07 août 2010

L'étreinte enlace, jamais n'emporte

L'autre nuit, précisément au moment où je m'apprêtais à ouvrir mon carnet pour me mettre en état de poésie, tout s'est éteint. Surprise d'abord par le bruit de cet éclair qui a endormi la ville, j'ai ensuite été apaisée, sereine. Et le gris du ciel, quand je suis sortie goûter ce rare silence des organes artificiels qui font courir la vie moderne, ne m'a pas ternie avec lui. J'ai plutôt été soulagée par la lumière timide de ce jeune matin bizarre qui laissait comme les choses en plan.
Mais je ne vis pas dans un roman. L'illusion romantique et son désir trompeur reposent d'abord sur un temps irréel, progressif, que les grands romans déjouent presque toujours, que la poésie a tôt fait de contredire souverainement. La route à parcourir n'en est pas une; je lui préfère les chemins tortueux, plus humbles.
Aussi quand cette semaine je me suis surprise à sourire souvent aux gens dans la rue, dans le métro, sans être vraiment heureuse, quand j'ai vu que mes sourires étaient des prières timides bien plus que des offrandes, je ne m'en suis pas voulu.
Ça reviendra. Ça reviendra.

04 août 2010

Présente. Et réconciliée.

J'ai les yeux lourds et le coeur en friche, labouré par des mots qui m'ont sauvée peut-être. Ceux d'Hélène Dorion. Encore.
J'ai ouvert ce livre, L'étreinte des vents, sans rien y chercher. J'ai lu les mots. Ça a suffi. C'était presque un accident; hier, je pose les yeux sur lui, mes mains l'empoignent, je l'ouvre de nouveau après l'avoir abandonné bien vite il y a quelques jours. Puis je le lis en ne sachant pas que c'était de lui dont j'avais besoin.
L'expérience de la littérature est une expérience liante. Circulatoire. Depuis cette nuit, je suis liée à ce livre qui, vivant, s'est "tend(u) de tout (son) être - comme un arc - vers un autre être pour le rejoindre." (p. 9) J'étais cet être, accueillant ce que je n'attendais pas parce que je ne l'attendais pas. "On écrit pour lier les choses ensemble, lier les êtres, les vies", propose Dorion dans la langue simple et ouverte qui est la sienne. (p. 124) Eh bien si j'écris ceci au crayon, chose rare, dans un carnet que j'avais depuis longtemps délaissé, c'est que ce lien a eu lieu entre le livre et moi, et que je veux le goûter. Un espace s'est créé - je suis en son centre et à sa limite - qui restera mouvant, s'étiolera peut-être mais m'aura fait embrasser cette peur qui m'habite au lieu de chercher à l'éliminer. L'étreinte des vents est une percée contre la peur et pour elle, la traversée d'une rupture douloureuse mais lumineuse, parce que toutes les fractures mènent au consentement, la mienne pas moins que les autres, et parce que sans faille rien ne s'ouvre. "L'Amour se penche sur la faille, la dévoile et l'éprouve; c'est l'espace nécessaire à la métamorphose." (p. 93)
Depuis cette nuit, donc, je suis liée à ce livre. Mais je ne m'agripperai pas à lui. Je l'abandonne parce que notre proximité sera plus agissante dans la distance. Et c'est justement ce qu'il a surtout changé : ce qui s'est brisé, le Mystère derrière tes yeux, je veux les garder intacts. Apprendre à les aimer. Apprendre à préserver en silence, ou avec quelques mots éclaireurs mais bien peu, l'Infini qu'ils portent en eux et qui les fait grands mais cruels, passagers comme tout le reste.
Même à distance, je continuerai de vivre ce livre en moi, parce que voilà ce que "lire" veut dire, a voulu dire pour moi cette nuit : les mots s'acheminent vers ce qui est là mais trouble et si l'on accepte de le faire avec eux, alors ce n'est plus tant le monde qui se trouve transformé, mais soi-même, que l'on redécouvre. Ce "là trouble" qui se révèle n'est pas qu'en dehors de soi, il est en soi, ici, ailleurs. "Alors on n'est plus face à l'Autre mais enfin à ses côtés. Et l'on renoue avec soi." (p. 62)
Enfin. Oui.

30 juillet 2010

Cynique et peureuse

J'étais en secondaire 5 quand j'ai retranscrit dans le cahier d'aphorismes que je prenais alors soin de tenir cette phrase célèbre de Cioran : "sans l'idée du suicide, je me serais tué depuis longtemps."
Eh bien, dix ans plus tard, je n'ai toujours pas le courage de me tuer, mais il y a des jours comme aujourd'hui où je préférerais mourir une fois pour toutes au lieu d'imaginer vainement que quelqu'un quelque part peut comprendre quelque chose. À commencer par moi.

21 juillet 2010

Valse indécise

Nu bleu, Picasso, 1902.
Il y a quelque chose de clair-obscur à mon été d'ivresse. Surtout beaucoup d'obscur, pour le moment. Quelque chose de brisé. Et dans l'instant expansif qui a précédé ma chute et étiré ma mémoire, je me suis revue cent fois, en souvenir ou en rêve, vivre la même chose. Je n'apprends pas.
J'ai quelques souvenirs précis, très brefs mais très prenants, de moments où, petite, je manquais de courage pour grimper un escalier. À la maison ou à l'école ça me faisait le même effet : d'une marche à l'autre, il me semblait que c'était un gouffre gigantesque qu'il me fallait traverser.
Je suis encore comme ça. Quand je commence un livre difficile, je voudrais déjà l'avoir fini. Et quand je dois frileusement affronter mes petits et grands mystères, risquer quelque chose qui m'est étranger - silence, foi ou impuissance -, je suis encore cette petite fille qui a bien hâte de finir ce qu'elle a peine à commencer.
Je n'apprends pas.

16 juillet 2010

L'ironie de la chose

Je suis une fille automatique. Tristement.
Par exemple, chaque fois que je peux me payer le luxe de lectures choisies, comme en ce début de vacances, c'est vers l'ironie populaire que je me tourne. Celle qui s'explique par formules-chocs et qui, sous le couvert de l'intelligence ratoureuse qui lui est propre, réussit à passer les pires atrocités. Dans le désordre, et avec une grâce très variable, ça veut dire Houellebecq, Toussaint, Beigbeder, Céline - j'en ai encore quelques-uns à découvrir, heureusement - Échenoz et quelques autres.
Cette fois-ci, c'est vers Nelly Arcand que je suis allée. Je la croyais du même acabit, provocante et sardonique, de ceux qui font sourire par trop-plein d'efficacité, de constats catégoriques un peu risibles mais bien tournés. C'est l'image que je m'en étais faite, même après l'avoir entendue plusieurs fois en entrevue, très sérieuse et comme pleine de cette mission qu'elle semblait s'être donnée, mais sans jamais l'avoir lue. Par snobisme ou désintérêt pour cette arrogance féminine qui continue de faire vivre les Christine Angot et autres Virginie Despentes, je n'avais lu ni Putain ni Folle, mais les événements que l'on connaît m'ont incitée, je n'y pouvais rien, à lui accorder une chance : elle faisait tout sauf du paraître, pour le moins. Je me suis donc lancée dans Paradis, clef en main pour partir les vacances - quelle idée !
Du malaise, j'en ai eu. De l'intelligence, un peu moins. Mais ça ne compte pas. Ce que j'y ai compris est beaucoup plus important : une fois la plus grande vérité du monde soulignée à gros traits, on a beau la savoir vraie, on n'y croit plus. Moi, du moins, je n'y ai pas cru. Dès l'ouverture, j'ai trouvé la phrase bancale, le message, lourd et la déprime, insistante. Et jusqu'à la fin, j'ai dû me répéter que c'était bien vrai, si vrai qu'elle avait choisi d'en finir. Parce qu'autrement je n'y croyais pas. J'ai honte de dire ça, soyez-en sûrs ! C'est terrible, voire immoral, d'affirmer une telle horreur. Les faits me contredisent, tout me contredit. Pourtant, je relis quelques passages et ça demeure : ça me semble faux.
En fait, l'ironie mordante à laquelle je m'attendais n'y était pas, mais il y en avait une bien plus grande : la vérité du monde et du réel ne suffisaient pas à me faire croire à celle du livre. D'ordinaire, la fiction m'apparaît, un peu comme à Aquin, beaucoup plus grande que le réel. Dans ce cas-ci, au contraire, une chance qu'il y avait le réel pour la faire grandir, sinon je l'aurais trouvée bien petite, cette histoire, face à l'immense douleur qu'on devine qu'elle voulait raconter.
J'admire le courage qu'il a fallu à l'auteure pour tâcher de mettre des mots sur ce qu'elle envisageait peut-être, je n'en sais rien, au lieu de se contenter d'un silence moins laborieux qui aurait évité les explications. Vraiment. Beaucoup plus lâche qu'elle, j'aurais raccourci les adieux comme je le fais toujours - passer à autre chose au lieu d'affronter la peine. Mais quand on se dirige vers le plus grand mystère qui soit, je suppose qu'on prend le temps de se faire une défense.
À preuve, à mon échelle ridicule, devant un peu de temps libre je me prends toujours à retourner vers le cynisme élégant que je connais si bien qu'il ne me force plus à rien. Devant juste un peu de temps libre, je choisis cette petite fuite-là, pas bien terrible mais pas bien courageuse non plus. Eh bien cette fois je n'ai rien pu fuir, il y avait une vérité plus forte que celle des mots pour me rappeler à l'ordre. Et c'est particulièrement savoureux de constater qu'une de mes lectures d'été les plus dérangeantes, et instructives, m'aura été fournie par un livre que je n'ai même pas aimé.

24 juin 2010

Ecce homo

Je ne sais plus bien où j'en suis. Mon corps est sur le point de craquer - je le lui pardonne : après 11 mois de travail sans pause, il a bien le droit de me faire savoir qu'il existe - et le reste aussi.
Hier soir, c'était le dernier cours magistral que je donnais en 11 mois. Sur Huis clos, qui plaît d'ordinaire aux étudiants et qui synthétise un existentialisme qui a, pour eux, des échos dans la "vraie" vie. Je le sais : c'est à leur âge que j'ai découvert cette pièce dont l'éthique fondamentale m'avait semblé être une solution à mon malaise perpétuel. Et les deux autres fois où je l'ai enseignée, elle avait effectivement voulu dire quelque chose pour eux. Mais pas cette fois-ci. Cette fois-ci, c'est plutôt dans une indifférence criante qu'ils ont accueilli mon enthousiasme; le vide dans leurs yeux et les silences lourds qu'ils m'infligeaient en disaient longs sur l'abîme qu'il y avait entre eux et moi.
Cela arrive, parfois. Mais hier soir, fatiguée, je n'ai pas pu le supporter, et j'ai craqué. Je leur ai dit combien leur insensibilité m'effrayait, combien je me désolais devant des gens si peu vivants, curieux. Mais je l'ai mal dit, au bord des larmes et tremblante. Et ils ne le méritaient pas tous.
Ce matin, je suis donc tout bonnement prise par les remords de l'enseignante qui a débordé. Pour me calmer, je plonge dans Beloved, de Toni Morrison, qui n'a rien de calmant mais dont l'atmosphère trouble m'éloigne des petits soucis réels qui n'ébranlent rien sauf moi. C'est dans un contexte similaire que j'avais lu Faulkner, plus jeune, presque tout Faulkner, sous un soleil chaud qui brûlait un peu la solitude que je n'arrivais pas à supporter et dont je ne savais pas sortir.
En m'entourant de fantômes et d'étrangeté, j'oublie un peu que je suis trop humaine. Ça fait du bien.

19 juin 2010

Accompagnements

Ce soir, souhaitant me départir du plus grand nombre de livres possible pour regarnir les tablettes d'oeuvres plus essentielles, j'ai fait le ménage de mes bibliothèques. Pensant à toutes ces vieilles choses que je continue de traîner en sachant bien que plus jamais je ne les lirai, je croyais bien pouvoir me délester d'au moins trente livres. Au moins. Or j'en ai retiré neuf. Neuf pauvres titres ne pouvant plus rien pour moi.
Je devrais être un peu déçue; j'en suis, au contraire, ravie. En dehors des quelques études que j'ai retracées dont je ne me soupçonnais pas propriétaire et qui risquent d'être fort éclairantes, j'en tire une autre preuve que j'ai choisi le bon chemin : pour moi, un livre continue d'agir même en silence, même oublié, et cette action est trop importante pour que je me départisse de l'incarnation matérielle qui me la rend visible.
Mes livres murmurent en effet perpétuellement. Leurs chuchotements forment la musique qu'il faut, toujours, pour dormir ou pour penser, qui me calme ou m'emporte quand il m'arrive de ne plus l'écouter que d'une oreille distraite. Mais même si c'est vrai sans cesse, certaines lectures la ravivent instantanément et multiplient cet accompagnement précieux.
Une idée simple d'Yvon Rivard est de celles-là. Je n'en tire pas de leçon précise, je ne discerne pas (encore) ce qui, parmi tout ce qui bouge dans ce livre-là, durera en moi. Pourtant, ces jours-ci, il y a toujours quelque chose qui émane de lui où qu'il soit placé - je le promène, du bureau à la table de chevet, de la bibliothèque au sac, cherchant sans doute la place qui lui revient - qui m'oblige un temps d'arrêt et qui m'appelle même quand je ne m'y attends plus. J'avais écrit ici que je devrais "absolument" reparler de cet immense livre, et j'en sens chaque jour le besoin. Mais je ne sais pas par quel bout le prendre, lui qui résonne de toutes sortes de façons et dont la lumière diffuse me semble si englobante qu'elle devient difficile à penser.
En essayant malgré tout d'identifier une chose, parmi toutes les lectures nouvelles et les idées vivantes que Rivard propose, qui m'aurait profondément émue et renversée, je suis arrivée à deux petites conclusions, pas nouvelles mais bonnes à ré-entendre. La première : le savoir aide à vivre. Si cet être humain extraordinairement ouvert et compatissant peut faire voir autant de bonté à travers de simples commentaires de lectures ou des réflexions libres, s'il parvient à formuler une pensée en laissant autant de place à la parole d'autrui, comme pour bien signaler qu'on n'est jamais rien d'autre qu'un maillon de la chaîne, c'est forcément que la littérature fait littéralement ce qu'il souhaiterait qu'elle fasse : elle rend meilleur. Et celui qui prend le risque de partager cet étrange savoir portera véritablement "assistance à autrui" (p. 9) en l'incitant à aller voir lui aussi ce qui, à travers la parole et la fiction, peut tout simplement lui apprendre à mieux vivre. La seconde : la littérature est - je ne cesse de l'écrire ici mais je trouve trop rarement des "littéraires" assumant aussi complètement que lui cette posture - une éthique. Lire comme il lit, penser comme il pense, cela suppose une manière d'être qui dépasse largement le cadre de la littérature ou, pour le dire mieux, ce cadre lui-même dépasse infiniment celui auquel il est trop souvent restreint. Le dialogue constant que Rivard maintient entre le livre et le monde, son attention sublime aux silences de cette vieille femme qu'elle voudrait qu'on raconte pour elle, par exemple, et l'exigeante empathie que sa manière de voir l'homme et le livre implique sont autant de preuves des pouvoirs de la littérature sur la vie, la vraie. Et ces pouvoirs sont tels que la pratique de la littérature - lire, écrire, enseigner, penser et le reste - n'est pas une activité d'exception qui se laisse mettre de côté quand il m'arrive, comme souvent, de la sentir un peu marginale, mais doit au contraire tenir lieu d'approche première du réel et des gens.
Alors même si je ne trouve rien de bien neuf à en dire, même si je baigne encore dans son accompagnement diffus, je suis heureuse de savoir ce livre parmi mes autres, de savoir que son murmure s'ajoutera à ceux qui rendent déjà mes bibliothèques vivantes. Parce que quand je me sentirai démunie devant "l'énigme quotidienne de la vie et de la mort" (p. 77), il sera là avec les autres pour me rappeler que cette faiblesse est aussi ma plus grande force, et que c'est précisément cette fragilité qui me rend, parfois, plus grande et plus vivante.