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01 mai 2011

Petits printemps souriants...

C'est toujours pareil et je me répète : difficile de se (main)tenir dans l'idéal quand la vie suit son cours. Le travail, routinier pour certains - et je sais trop bien combien sa tiédeur contamine tout jusqu'à la tête - et tout court pour d'autres, les amours, le printemps; il faut prendre garde à chercher toujours à éveiller la pensée, sinon, on oublie.
Parce que si cette sorte de guet garde en alerte et bouillant, elle s'étiole vite, aussi, hélas et heureusement. Heureusement, oui, parce que chaque renaissance est une victoire vivifiante.
Par exemple ceci. D'abord on lit un livre correct mais sans plus, à la fin précipitée, en tout cas certainement pas le meilleur de son auteur, mais qui pourtant lui a valu le Goncourt de cette année, et on se dit quand même, c'est con, l'Institution. Et c'est suffisant pour qu'on se félicite de l'avoir lu quand c'était le temps, Houellebecq ou un autre, et ça nous redonne envie de nous y mettre, à la lecture, plus sérieusement. Ensuite, sur cette lancée, on se rend chez son libraire et on se rappelle les après-midis d'adolescence passées à fouiner dans les vieilles revues littéraires de la bibliothèque familiale, on se rappelle que ça titille juste comme il faut, alors on se gâte : c'est le cinquantenaire de la mort de Céline, qu'on retrouve avec joie. Céline, hein, pas sa mort.
Et après avoir pendant un moment parlé comme ça on se rend compte qu'on s'est mis à écrire autrement, parce que c'est enlevant, tout ça, Céline et le printemps. On reviendra bien à ses habitudes, allez, faut pas s'en faire. On se paye juste un petit luxe pour célébrer ça, la curiosité qui revient, pour ces choses et pour les autres.
Mais après, c'est promis, on va cesser de parler au "on" : c'est un peu vide, il faut bien le dire.

16 juillet 2010

L'ironie de la chose

Je suis une fille automatique. Tristement.
Par exemple, chaque fois que je peux me payer le luxe de lectures choisies, comme en ce début de vacances, c'est vers l'ironie populaire que je me tourne. Celle qui s'explique par formules-chocs et qui, sous le couvert de l'intelligence ratoureuse qui lui est propre, réussit à passer les pires atrocités. Dans le désordre, et avec une grâce très variable, ça veut dire Houellebecq, Toussaint, Beigbeder, Céline - j'en ai encore quelques-uns à découvrir, heureusement - Échenoz et quelques autres.
Cette fois-ci, c'est vers Nelly Arcand que je suis allée. Je la croyais du même acabit, provocante et sardonique, de ceux qui font sourire par trop-plein d'efficacité, de constats catégoriques un peu risibles mais bien tournés. C'est l'image que je m'en étais faite, même après l'avoir entendue plusieurs fois en entrevue, très sérieuse et comme pleine de cette mission qu'elle semblait s'être donnée, mais sans jamais l'avoir lue. Par snobisme ou désintérêt pour cette arrogance féminine qui continue de faire vivre les Christine Angot et autres Virginie Despentes, je n'avais lu ni Putain ni Folle, mais les événements que l'on connaît m'ont incitée, je n'y pouvais rien, à lui accorder une chance : elle faisait tout sauf du paraître, pour le moins. Je me suis donc lancée dans Paradis, clef en main pour partir les vacances - quelle idée !
Du malaise, j'en ai eu. De l'intelligence, un peu moins. Mais ça ne compte pas. Ce que j'y ai compris est beaucoup plus important : une fois la plus grande vérité du monde soulignée à gros traits, on a beau la savoir vraie, on n'y croit plus. Moi, du moins, je n'y ai pas cru. Dès l'ouverture, j'ai trouvé la phrase bancale, le message, lourd et la déprime, insistante. Et jusqu'à la fin, j'ai dû me répéter que c'était bien vrai, si vrai qu'elle avait choisi d'en finir. Parce qu'autrement je n'y croyais pas. J'ai honte de dire ça, soyez-en sûrs ! C'est terrible, voire immoral, d'affirmer une telle horreur. Les faits me contredisent, tout me contredit. Pourtant, je relis quelques passages et ça demeure : ça me semble faux.
En fait, l'ironie mordante à laquelle je m'attendais n'y était pas, mais il y en avait une bien plus grande : la vérité du monde et du réel ne suffisaient pas à me faire croire à celle du livre. D'ordinaire, la fiction m'apparaît, un peu comme à Aquin, beaucoup plus grande que le réel. Dans ce cas-ci, au contraire, une chance qu'il y avait le réel pour la faire grandir, sinon je l'aurais trouvée bien petite, cette histoire, face à l'immense douleur qu'on devine qu'elle voulait raconter.
J'admire le courage qu'il a fallu à l'auteure pour tâcher de mettre des mots sur ce qu'elle envisageait peut-être, je n'en sais rien, au lieu de se contenter d'un silence moins laborieux qui aurait évité les explications. Vraiment. Beaucoup plus lâche qu'elle, j'aurais raccourci les adieux comme je le fais toujours - passer à autre chose au lieu d'affronter la peine. Mais quand on se dirige vers le plus grand mystère qui soit, je suppose qu'on prend le temps de se faire une défense.
À preuve, à mon échelle ridicule, devant un peu de temps libre je me prends toujours à retourner vers le cynisme élégant que je connais si bien qu'il ne me force plus à rien. Devant juste un peu de temps libre, je choisis cette petite fuite-là, pas bien terrible mais pas bien courageuse non plus. Eh bien cette fois je n'ai rien pu fuir, il y avait une vérité plus forte que celle des mots pour me rappeler à l'ordre. Et c'est particulièrement savoureux de constater qu'une de mes lectures d'été les plus dérangeantes, et instructives, m'aura été fournie par un livre que je n'ai même pas aimé.

19 octobre 2009

Un jeu difficile

Je travaille présentement sur la question de l'ironie en littérature. Lisant ses critiques comme ses défenseurs, je me rends compte plus que jamais que la pratique de la littérature est bel et bien un jeu.
Comme l'acteur qui "joue", le lecteur doit embrasser le texte qu'il souhaite interpréter - ne dit-on pas des comédiens qu'ils sont des interprètes ? - au point de faire apparaître son sous-texte, comme on dit au théâtre, de mettre au jour les enjeux invisibles qui motivent le discours qu'il reçoit. C'est une évidence. Mais il y a tout le reste aussi - le plaisir quasi mystique de l'éclair de compréhension, le mal ou les joies que nous, lecteurs, ressentons avec les personnages auxquels nous nous identifions, notre besoin viscéral du regard de l'autre pour confirmer que nous sommes sur la bonne voie, pour exister, presque, comme composante active du monde de la littérature, les petites mascarades polémiques qu'on joue en sachant bien que ça ne changera ni le monde ni nos vacances des Fêtes - qui rapproche le jeu littéraire du jeu dramatique.
Et comme pour ce dernier, il existe deux écoles de pensées chez les joueurs dont je suis. Il y a ceux qui pensent qu'il n'existe pas de valeur plus grande que l'incertitude, ceux qui pensent que, jouant d'ironie, révélant les mystères de l'expérience humaine, la littérature atteint ses plus hauts sommets. Ceux-là sont dans la distanciation. On ne joue pas en devenant le personnage : ce ne serait plus jouer, disent-ils. À l'opposé, il y a ceux qui, naïfs, croient - oui, "croient", parce qu'il y a là un pari - qu'il existe quelque chose comme un indicible objectif, un savoir positif qu'il est toujours possible de révéler à travers l'exercice de la littérature, mais qui exige de s'engager sans masque envers l'objet étudié. Ceux-là suivent la "méthode" stanislavskienne. Devinez quel est mon camp.
Il n'y a sans doute personne qui a raison, personne qui a tort : tout est affaire de moments. Allons-y pour le bon vieux coefficient d'efficacité, et voyons laquelle de ces postures réussit le mieux à faire parler un texte donné. Soit. Mais tout ce que je demande, c'est que, au contraire de l'interprète de musique qui doit travailler à ce que tout ait l'air facile, au contraire du comédien de qui l'on exige la transparence, le lecteur ait le droit de montrer, au sein même de son travail, combien ce jeu est exigeant, combien la lecture est un exercice périlleux qui engage celui qui le joue jusqu'à changer sa perception du monde et sa manière de l'habiter. Je ne veux pas savoir que X est un érudit brillant qui sait faire des mots d'esprit ; je veux voir, à travers sa lecture, comment il a été transformé par ce livre. À cette condition seulement le livre, et sa lecture, pourront me transformer aussi. À cette condition seulement la littérature voudra dire quelque chose pour moi. On voit bien là où a mené l'ironie comme posture d'autorité : la littérature n'existe pour ainsi dire plus sur la place publique. Ne serait-il pas temps d'essayer autre chose ?
"Lecture, expérience de moi-même", écrivait Peter Handke. Je veux bien jouer le jeu, mais je le jouerai sans masque. Et même si bien sûr le miroir est toujours un peu déformant, j'aurai au moins essayé de me regarder en face.

09 mars 2009

Un rire dans la lumière

Je ne sais plus bien  ce que je pense du roman. Des histoires, plutôt. Je ne suis en tout cas plus du tout convaincue qu'il vaille la peine de continuer de raconter des histoires comme on l'a toujours fait. 
Évidemment, les grands romans continuent de me fournir, au ralenti le plus souvent, comme en retrait, de véritables moments de beauté. Autrement, il faut que l'ironie, très prisée en littérature contemporaine, soit travaillée de manière à dévoiler un peu de cet idéal humain dont je ne sais me détourner et qui, trop souvent dans le roman, est sauvagement maltraité au profit d'une intelligence artificielle, d'un humour infatué qui brise mes ailes.
Parfois, quand certains auteurs, avec un peu d'habileté et d'invention, y parviennent - Échenoz, Toussaint, Paasilinna, notamment - je ne sais plus le temps qui passe en dehors de celui du livre. Ce fut le cas aujourd'hui, avec ce David Lodge qu'on m'avait recommandé et dont le Changement de décor, où l'on devine Dos Passos autant que Nabokov, ce qui n'est pas pour me déplaire, m'a délicieusement occupée toute la journée.
Quelques remarques, d'une ironie qui au contraire de celle qui me rebute ne fait que souligner la nécessité de l'idéal, m'ont fait bien sourire. Comme ce moment où Morris Zapp, un des deux "héros", un Américain professeur de littérature et spécialiste de Jane Austen, s'emporte contre le style de ses éminents collègues prétendument savants : "N'importe quel imbécile (...) pouvait concocter des questions ; c'étaient les réponses qui distinguaient l'homme de l'enfant. Si vous ne parvenez pas à répondre à vos propres questions, c'est soit parce que vous ne les avez pas suffisamment creusées, soit parce que ce ne sont pas de vraies questions. Dans les deux cas, vous n'avez qu'à la fermer." (p. 68) Après un rire franc, un malaise, évidemment. Je sais bien de quel clan je suis, après tout.
Ailleurs, j'ai trouvé pire encore. Ou mieux. "Aux yeux de Morris Zapp, toute erreur de critique provenait d'une confusion entre la littérature et la vie. La vie était transparente, la littérature opaque. La vie était un système ouvert, la littérature un système fermé. La vie était composée de choses, la littérature de mots. (...) (D)e toute évidence, si vous appliquez un système ouvert (la vie) à un système fermé (la littérature), les permutations possibles sont infinies et le commentaire définitif devient par là même une impossibilité." (p. 72) Cette fois, d'abord le sourcil qui fronce. Les postulats de base sont indiscutablement erronés. Et si la seconde partie de cet extrait semble bien vraie, ce n'est pas du tout, pour moi, un mal. Au contraire. 
Et alors vint le rire.
(David Lodge, Changement de décor, Paris, Rivages poche / Bibliothèque étrangère, 2005 (1991).)

13 novembre 2008

Le journal contre l'ironie

Contre toutes attentes, la quotidienneté du journal intime est une alliée pour l'idéal. Même le par ailleurs diaboliquement ironique Hubert Aquin se permet, dans le chuchotement de son carnet, quelques élans. "Égarés sur terre, nous essayons désespérément de réintégrer le ciel", admet-il en effet dans son Journal (22 oct. 1952). Si dans la posture créatrice contemporaine l'ironie prédomine nettement - délicieuse chez Michon, Échenoz ou Toussaint; nauséabonde chez les récents Beigbeder et Angot -  il semble donc que l'intimité continue d'être le lieu de l'idéal. 
La littérature est, avant toute chose, une habitation du monde. On n'est jamais si exactement dans notre demeure que dans celle d'une parole que l'on sait désintéressée. 
("Broder là-dessus", moi aussi, comme Aquin sur autre chose le 1er sept. 1952. Sur ce désintéressement bien relatif, sur l'ironie contre l'idéal, sur la demeure et sur le reste aussi.)