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24 octobre 2010

Morceaux de choses

Là-bas, en silence pour quelques jours de solitude, je m'accrochais à n'importe quoi pour meubler mon esprit. Il y avait une dame, par exemple, qui n'arrivait pas à se détacher de son sac à main. Partout, à la cuisine, au séjour, en randonnée; elle n'acceptait pas de le laisser dans une chambre pourtant barrée. Une autre, au repas, portait toujours un très grand soin à la disposition des éléments sur son plateau. Elle changeait plusieurs fois d'idée, déplaçant le dessert du coin supérieur gauche au coin inférieur bas, inversant petite et grande cuillères, et prenait toujours un bon moment à évaluer son aménagement avant de commencer à manger.
En silence, rien ne se disait dans ma tête, tout s'écrivait. Tout apparaissait comme formulé, mastiqué, joli. Des dizaines de petites histoires toutes faites me sont comme ça venues à l'esprit à propos de ces deux dames. Je ne les ai pas écrites - je n'ai rien écrit là-bas : quand ça naît trop écrit, je me méfie toujours - et je ne les écrirai pas, mais désormais, quand je verrai une dame s'accrocher passionnément à son sac, il y en aura toujours une autre qui l'accompagnera pour moi, portant une attention presque démesurée à des détails du quotidien et glissant quelques mots de réconfort à l'oreille de la première : "notre petite angoisse ressemble peut-être à rien, mais nous savons combien elle use, et nos armes pour la combattre nous appartiennent en propre, au moins."
*
Souvent, comme maintenant, je ne sais rien raconter d'autre que ces détails qui articulent mon temps. Parce qu'il n'y a tout simplement rien d'autre à raconter.
*
Ce soir, au Téléjournal, un journaliste, Benoît Giasson, a ouvert son reportage avec du Verlaine, et l'a fermé sur Nelligan. Plus tard, une pluie rebondissante s'est mise à faire une belle musique sur mon escalier arrière. C'était une bonne journée.

07 août 2010

L'étreinte enlace, jamais n'emporte

L'autre nuit, précisément au moment où je m'apprêtais à ouvrir mon carnet pour me mettre en état de poésie, tout s'est éteint. Surprise d'abord par le bruit de cet éclair qui a endormi la ville, j'ai ensuite été apaisée, sereine. Et le gris du ciel, quand je suis sortie goûter ce rare silence des organes artificiels qui font courir la vie moderne, ne m'a pas ternie avec lui. J'ai plutôt été soulagée par la lumière timide de ce jeune matin bizarre qui laissait comme les choses en plan.
Mais je ne vis pas dans un roman. L'illusion romantique et son désir trompeur reposent d'abord sur un temps irréel, progressif, que les grands romans déjouent presque toujours, que la poésie a tôt fait de contredire souverainement. La route à parcourir n'en est pas une; je lui préfère les chemins tortueux, plus humbles.
Aussi quand cette semaine je me suis surprise à sourire souvent aux gens dans la rue, dans le métro, sans être vraiment heureuse, quand j'ai vu que mes sourires étaient des prières timides bien plus que des offrandes, je ne m'en suis pas voulu.
Ça reviendra. Ça reviendra.

09 mars 2009

Un rire dans la lumière

Je ne sais plus bien  ce que je pense du roman. Des histoires, plutôt. Je ne suis en tout cas plus du tout convaincue qu'il vaille la peine de continuer de raconter des histoires comme on l'a toujours fait. 
Évidemment, les grands romans continuent de me fournir, au ralenti le plus souvent, comme en retrait, de véritables moments de beauté. Autrement, il faut que l'ironie, très prisée en littérature contemporaine, soit travaillée de manière à dévoiler un peu de cet idéal humain dont je ne sais me détourner et qui, trop souvent dans le roman, est sauvagement maltraité au profit d'une intelligence artificielle, d'un humour infatué qui brise mes ailes.
Parfois, quand certains auteurs, avec un peu d'habileté et d'invention, y parviennent - Échenoz, Toussaint, Paasilinna, notamment - je ne sais plus le temps qui passe en dehors de celui du livre. Ce fut le cas aujourd'hui, avec ce David Lodge qu'on m'avait recommandé et dont le Changement de décor, où l'on devine Dos Passos autant que Nabokov, ce qui n'est pas pour me déplaire, m'a délicieusement occupée toute la journée.
Quelques remarques, d'une ironie qui au contraire de celle qui me rebute ne fait que souligner la nécessité de l'idéal, m'ont fait bien sourire. Comme ce moment où Morris Zapp, un des deux "héros", un Américain professeur de littérature et spécialiste de Jane Austen, s'emporte contre le style de ses éminents collègues prétendument savants : "N'importe quel imbécile (...) pouvait concocter des questions ; c'étaient les réponses qui distinguaient l'homme de l'enfant. Si vous ne parvenez pas à répondre à vos propres questions, c'est soit parce que vous ne les avez pas suffisamment creusées, soit parce que ce ne sont pas de vraies questions. Dans les deux cas, vous n'avez qu'à la fermer." (p. 68) Après un rire franc, un malaise, évidemment. Je sais bien de quel clan je suis, après tout.
Ailleurs, j'ai trouvé pire encore. Ou mieux. "Aux yeux de Morris Zapp, toute erreur de critique provenait d'une confusion entre la littérature et la vie. La vie était transparente, la littérature opaque. La vie était un système ouvert, la littérature un système fermé. La vie était composée de choses, la littérature de mots. (...) (D)e toute évidence, si vous appliquez un système ouvert (la vie) à un système fermé (la littérature), les permutations possibles sont infinies et le commentaire définitif devient par là même une impossibilité." (p. 72) Cette fois, d'abord le sourcil qui fronce. Les postulats de base sont indiscutablement erronés. Et si la seconde partie de cet extrait semble bien vraie, ce n'est pas du tout, pour moi, un mal. Au contraire. 
Et alors vint le rire.
(David Lodge, Changement de décor, Paris, Rivages poche / Bibliothèque étrangère, 2005 (1991).)