Affichage des articles dont le libellé est Quotidien. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Quotidien. Afficher tous les articles

15 mars 2015

Se ressaisir

Toutes les illusions que nous avons à propos d'une certaine "nature" de ce que nous serions, d'un certain "je suis…", ne sont, tout le monde le sait et je viens de nous le redire, qu'illusions.

À travers le temps et les paroles des autres, nous cherchons à nous conforter dans une sorte de personnage qu'il est rassurant de nous figurer - "gnaaaa, je ne suis pas comme ça, moi, je suis plutôt…" -, mais tous ces instantanés ne captent qu'un moment de notre vie et ne sont jamais à la hauteur du tas de contradictions, d'incohérences et de furies que nous sommes. Parce que la vérité n'est pas comme la fiction : on ne se doit rien, et on va souvent bien au-delà, ou en-deça, de ce que les faits nous commanderaient. Heureusement.  Mais on l'oublie souvent. Et ça peut nuire autant que ça peut aider.

Nous ne sommes jamais qu'une chose. Les écrivains ne sont pas … - toutes ces questions vaines sur ce que sont les écrivains me font bien rire, d'ailleurs, qui cherchent à faire de tous les écrivains des incarnations d'une essence qui les aurait dépassés - et les êtres humains non plus. Mes plus grandes méditations ont en commun de toutes m'avoir confrontée de visu (!) à combien cette construction que j'avais érigée ne valait rien, ne captait rien. Elles me montrent toutes graphiquement - je le vois - combien je suis perméable au monde autour et combien la frontière entre le monde et moi n'est rien au fond, qu'un souffle, une vibration. Cinq minutes de méditation nous le confirment : nous ne sommes jamais à un seul endroit à la fois sauf dans un corps poreux, ouvert et pétri par tout ce qui traîne autour.

Je sais tout ça. Pourtant, quand je ne vais pas bien, quand je suis épuisée, angoissée, fragile, je retourne vite voir ces définitions de moi-même qui m'ont rassurée ou déçue à travers les années.  Pour me prémunir contre la vie, la vraie, que je vis dans ces moments-là comme une attaque, je me donne l'illusion d'une certaine contenance - je suis ceci, cela, j'ai un corps solide qui bouge et qu'on peut voir, juste là - et je n'accepte d'entrer en dialogue avec le monde extérieur - comme si vraiment j'en étais distincte - qu'après m'être longuement préparée. Je me ramasse, je me rapièce, je me conte toutes les histoires que je dois me conter pour alors pouvoir m'imaginer, bien pleine, bien réelle, comme un personnage de bande dessinée que je me serais conçu sur mesure, une silhouette raturée et noire, au bord d'un mur vite crayonné. (Je dois avoir un rempart, même bien tangible, même avérée.)

Et alors, chaque fois, quand je me retrouve devant le monde réel - un groupe, un autobus, mon amoureux -, je suis encore moins solide que je ne l'aurais été si je ne m'étais pas tant préparée. Chaque fois, les assauts, les pics ou juste les mains tendues que la réalité me propose déboitent d'un seul coup le personnage que je m'étais créé, et compliquent d'autant ma capacité à être présente à ce que l'expérience a à me proposer. Cette construction que je m'étais plue à faire exister, je le vois, je le sais, n'est alors rien d'autre qu'un obstacle de plus entre moi et le réel, et se défait sous mes yeux. C'est immatériel, mais visible. Je me défais au lieu de répondre, parce que j'avais mis trop de temps à me construire. Bêtement.

Je me donne bien du mal pour me donner un corps, mais au fond ce corps même ne sait pas être présent au monde sans en être de part en part traversé. Pour apprendre à communiquer, il faut peut-être d'abord renoncer à se sentir debout. Rien n'est tout droit, ou tout mou, qui fait bouger la vie en nous.

Quand je ne vais pas bien je l'oublie et je me dresse, illusoire. Et dans ces moments-là la tentation de créer des personnages est trop vive pour que je ne lui résiste pas. Les personnages qui m'ont habitée le plus longtemps n'étaient pas pleins, pas cohérents, pas uns devant un monde multiple. Ils savaient mieux que moi combien leur solidité était fausse, photographique. Je veux résister à la tentation de faire de mes "personnages" quelque chose comme une silhouette dessinée clairement. Les bons personnages ne sont rien, sauf en brouillon, inachevés.






20 décembre 2014

Répondre, babiller

Je suis toujours mal préparée. 

Le temps qui passe a beau me trouver le plus souvent absente, occupée ailleurs à quelque anticipation du pire ou, plus rarement, fantasme du meilleur, toutes mes précautions sont vaines : je ne sais pas répondre au réel qui m'excède, au réel qui me surprend ou même à celui, plus banal, des jours qui passent, tout simplement.  

Je ne dis donc jamais "non" à une idée - je veux dire pensée, réflexion, opinion - un peu présentable qui m'est suggérée. Et je peux changer d'avis trois fois dans une conversation de cinq minutes. Paresse ? Mollesse ? Un peu, sûrement. Noble souplesse, ouverture ? Les bons jours seulement. J'essaie de me légitimer en prétextant que si je méprise aussi sérieusement les apôtres de l'esprit critique qu'il faudrait enseigner à nos jeunes dès la maternelle, c'est précisément parce que j'ai l'impression que pour com-prendre quelque chose, il faut d'abord lui laisser une chance. Sauf que pour être honnête, le plus souvent, le consentement est juste la façon la plus simple que j'ai trouvée de ne pas avouer qu'au fond, j'avance aveuglément dans une opacité que même mes plus amples mouvements de panique n'arrivent pas à débroussailler. 

Bref, pour le dire moins élégamment, je suis un peu conne. Ou lente, à tout le moins. 

Or ce soir, écoutant un passionnant entretien à propos de la conception de l'enfance de Lyotard *, j'ai presque réussi à me pardonner mes abrutissements. Dans l'euphorie de la découverte, j'ai compris parfaitement ce que Lyotard voulait dire quand il parlait de l'enfance comme d'un régime d'hypersensibilité qui n'a rien à voir avec un temps de la vie mais avec un état. De l'enfance comme d'un débordement pré-humain, électrique, qui ébranle et excède celui qui ne peut pas le maîtriser. Je le comprenais parce que pour moi, c'est pareil : si je ne sais que dire "oui" aux idées nouvelles qui me sont proposées,  c'est parce que je n'ai jamais cessé de faire l'expérience du monde comme un enfant. C'est parce que devant un langage solide qui continue de m'écraser, devant le trop plein d'un sens incommensurable que je veux garder à distance pour ne pas avoir à en faire le deuil, j'opine, faute de mieux. C'est un accord d'avant les mots, le son que fait ma peur pure et dure qui ne s'est pas dissipée avec le temps. Je dis "oui" comme un enfant plie - "d'accord…" - quand on lui ordonne quelque chose. Parce que tout déplacement dans l'équilibre fragile du monde que je sais à peine supporter tel qu'il est met en danger ma vie même, le peu d'énergie que j'ai su me préserver.

Enthousiaste, j'ai pensé pendant tout le chemin de retour à une façon de rendre compte ici de ce petit éclaircissement avec un peu de simplicité. Toutes sortes de phrases ont commencé à s'énoncer dans ma tête - d'habitude c'est bon signe, non ? - et je me sentais lancée. Mais au moment de commencer, pouf !, ça s'était évaporé. Et maintenant, je ne sais plus par quel bout prendre ça, cette affaire-là. Je réécoute l'émission, mais elle m'échappe en grande partie, finalement. Je ne sais plus ce que j'ai bien pu vouloir dire à propos de tout ça, franchement.

Ah, oui, une chose, peut-être : soyez tendres avec ceux qui se taisent. L'hiver mouillé est lourd, autour, et ils ne savent pas lui résister.


* Aux Nouveaux chemins de la connaissance, animés par Adèle Van Reeth sur France culture. Ça se trouve ici : http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-adieu-l’enfance-14-lyotard-l-enfance-n-a-pas-d-age-




24 juillet 2014

Empathie, compassion, roman : une danse au milieu des autres

Penser, parler et sentir ne vont pas l'un sans l'autre, et le troisième terme, celui du corps, ne mérite pas moins d'attention que les deux premiers. 

Bien sûr, c'est un peu pour ça que j'ai choisi la littérature "contre" la philosophie. Dépassée par mon inaction devant les événements de la vie qui suivait son cours - tous les jours je me sentais comme une épave échouée au bord de la mer tempétueuse qu'elle n'avait pas la force d'affronter -, je lisais des romans compulsivement pour vivre des vies que jamais je ne saurais choisir, pour ressentir ce torrent qui devenait plus vivable du fait qu'il ne m'appartenait pas en propre. Je comprends peu à peu que rien ne nous appartient, jamais, mais j'y ai mis du temps. 

Aujourd'hui je constate que, courant davantage le risque de la vie, je lis de moins en moins de fiction. *
Marie Madelaine lisant, de Rogier van der Weyden. Source :  http://biblioweb.hypotheses.org/tag/peinture
Par exemple, depuis je ne sais plus bien quand, l'empathie est au fondement de mon existence, de mon enseignement, de ma réflexion. J'enseigne la littérature précisément de cette façon, comme un apprentissage de l'empathie qui rend notre vie plus pleine. Je suis une amie empathique avant toute chose : je me mets littéralement à la place de l'autre, et je pleure, ou je ris, avec lui. (En amour, c'est l'exception : je ne saurais pas m'aimer moi-même.) Or depuis que je m'exerce peu à peu à une certaine présence, je commence à sentir la différence entre empathie et compassion, et je saisis mieux les potentialités transformatrices de la seconde devant la première.

Prise dans l'empathie, je ne peux rien élucider : je suis débordée. Et pour moi, l'expérience de l'empathie a beaucoup à voir avec la lecture de romans. Incapable devant ma propre vie, je me lançais tout entière dans celle des autres. L'empathie, telle que je me sais l'avoir vécue en tout cas, occupe tout l'espace. Généreuse, elle est n'en est pas moins rigide, et peut vite essouffler, épuiser. La compassion est plus souple. Elle me laisse de l'espace pour être devant ce fait qui m'interpelle et ne pas m'oublier devant lui. Elle me laisse même assez d'énergie pour agir. Alors que, empathique, je ne savais qu'être débordée - totale, mais à côté -, compatissante, je sens, et j'agis. Le monde a besoin de beaucoup de compassion, mais je ne sais pas si beaucoup d'empathie le mènerait bien loin. (C'est particulièrement utile de le comprendre ces jours-ci. Alors que l'état du monde m'aurait, avant, affligée, j'y puise aujourd'hui une certaine force d'agir. - Et, disant cela, je me rends bien compte qu'il n'y a pas d'hier et d'aujourd'hui, pas de moi dans le monde. Tout est fait de ces ondes avec lesquelles j'apprends peu à peu à danser, mais je ne sais pas encore parler de ce mouvement fondamental. Alors, pour le moment, faisons comme si des choses statiques existaient. Comme si.)

Méditer c'est, pour moi, l'apprentissage de l'adaptabilité. Je comprends de plus en plus, mais petit à petit et bien imparfaitement, qu'il faut savoir goûter les entre-deux, les états transitifs où je suis un peu moi et un peu l'autre aussi, qui me fait face. Même si ma lecture est d'abord, et depuis toujours, informée par ce que je suis, je ne sais pas encore lire un roman dans cet entre-deux. J'ai été une lectrice empathique, et je suis certaine que ça a fait de moi une meilleure lectrice.  Je pense qu'apprendre à lire la fiction de façon compatissante fera de moi une meilleure lectrice encore, et un meilleur être humain. Parce que l'un va beaucoup avec l'autre. 

*

Je goûte chaque jour la chance que j'ai d'avoir ainsi un peu - si peu! dans ma tête au moins! - choisi les fondements de ma vie. Même si ma vie n'est rien, et ses fondements non plus, je me sens mouvante. Et ce mouvement est la preuve même que je suis en vie. Poreuse, avec tout le reste. 




02 juillet 2014

Cinq minutes, pour voir

Dans les cinq dernières minutes, j'ai beaucoup changé. Si on porte un peu attention, cinq minutes passées à regarder autour, et dedans aussi, peuvent constituer une aventure qui est loin d'être anodine.

J'apprends à créer de l'espace. Je crois que mon chemin au fond se résume à ça : apprendre à créer de l'espace pour que les rencontres de ma vie - un coin de rue, un sourire mystérieux sur le visage de mon amoureux, une douleur nouvelle... tout est rencontre et amplifie la vie - ne soient jamais anodines.

Je me donne le droit d'être émue à la simple vue du livre Le bonheur excessif de Pierre Vadeboncoeur parce que j'ai encore un peu peur que les intellectuels négligent le bonheur, et transforment moins profondément le monde qu'ils ne pourraient le faire s'ils passaient un peu plus par le coeur aussi. Et je me donne le droit d'en retarder la lecture par peur d'être déçue.

Je me donne le droit de poser des questions intimes et naïves aux vieux amis que je n'ai pas vus depuis longtemps parce que j'ai fini de faire semblant que rien n'importe vraiment.

Je me donne le droit d'avoir une réponse banale mais honnête - "Aucune" - à une question fatale comme "Pour quelle cause serais-tu prête à mourir?" J'apprends à aimer mes réponses croches aux questions fatales que je ne me suis jamais posées franchement.

Et je me donne le droit de prendre congé parfois de cette présence-là. Je n'ai pas une énergie vitale suffisante pour maintenir à chaque instant cette disponibilité à ce qui arrive, mais, dans les cinq dernières minutes, j'ai littéralement vu le monde comme cette toile infiniment changeante où rien n'est indifférent à rien.

Selon Einstein, une des décisions les plus importantes dans la vie d'un homme est celle de déterminer s'il conçoit l'univers comme un allié ou comme un ennemi. Je commence à pouvoir me prononcer, mais c'est très bien si je change d'idée d'ici les cinq prochaines minutes, parce qu'au moins comme ça je suis certaine de ne jamais m'ennuyer.

17 juin 2014

Sous les draps, au bord du gouffre

The Hearthquake at Lisbon in 1755, Pearson (1887)
Source : http://nisee.berkeley.edu/lisbon/ 


"Quand la vie d'un être tremble, ce sont toutes les vies des gens qui l'aiment qui tremblent aussi." (Martine Batanian, Clinique, p. 107)

*

Dans ma famille, nous sommes quelques-uns à souffrir de ce qu'on appelle les "tremblements essentiels". Mais même si, quand je verse quelque chose ou quand je manipule de petits objets, cette espèce de frisson continuel mène à toutes sortes maladresses, ça me gêne rarement. Les gens autour de moi en sont cependant assez frappés pour me le faire remarquer, surtout les premières fois qu'ils en sont témoins, étonnés.

Comme bien d'autres petits et grands maux qui m'affligent, je ne déteste pas cet aspect de moi. Je ne voudrais pas me sentir en dehors du mouvement des choses; mon corps, comme tout ce qui est, n'est jamais immobile. Ses inélégances traduisent plutôt bien mon sentiment devant le monde : un déséquilibre involontaire mais, le plus souvent, joyeux.

Je veux être de ceux qui bougent. Heureusement, je me connais encore trop peu pour savoir ce qui vraiment m'importe, mais de ça je suis sûre : je vois ma vie comme un chemin, une quête vers plus, c'est-à-dire vers moins. En anglais, on traduit parfois "méditer" par "to sit still".  C'est une expression intéressante si l'on considère que les moments de méditation les plus extatiques - ils sont rares, mais on s'en souvient d'autant plus qu'ils passent - sont précisément ceux où l'on se sent le plus perméable aux vagues et aux couleurs changeantes de tout ce qui informe le présent. Au bout du compte, ce qui se montre immobile grouille toujours sous les draps. C'est héréditaire, et c'est universel.

Le seul problème véritable que je perçois lié à ce tremblement concerne ma parole. Je n'ai pas encore l'enracinement nécessaire à la pratique d'une parole juste. Mes mots tremblent avec le reste et, sauf pour parler des idées des autres et encore, je ne sais pas m'exprimer clairement, sereinement. Mon discours est une tempête. Il montre au grand jour la force des vents qui me poussent vers des gouffres sublimes et ordinaires à chaque instant.

Or j'aimerais pouvoir dire ce qui compte calmement. Dans les moments de grande intensité où devant moi quelqu'un d'aussi bancal que moi essaie de ne pas nous faire trébucher, j'aimerais savoir ne pas faillir, ancrée, mais je ne suis pas rendue là. Rien ne dit que je m'y rendrai un jour, mais je marche, et je continue d'avancer, maladroite. J'espère pouvoir penser, quelque part en route, avoir vraiment "fait la paix entre moi et le monde grâce à ceux qui (auront pu) me regarder pleurer." (p. 74)

Mais d'ici là, si on veut me trouver, il faut chercher du côté de ce qui faillit.

*

Ce sont quelques-unes des pensées qui me sont venues suite à la lecture de Clinique de Martine Batanian, un petit roman bien plein sur la famille et la fracture, qu'on finit, on l'oublie, par savoir habiter.

Référence : Martine Batanian, Clinique, Montréal, Marchand de feuilles, 2014, 126 pages.



04 juin 2014

Fille de joie! (Quelques réflexions sur la lecture et l'humilité)

"On n'est jamais seul quand on a les livres", entend-on souvent. Comme si les livres étaient vivants! Comme si les livres pouvaient mieux que la télévision ou le cinéma nous aider à passer le temps qui passe tranquillement!

Quelqu'un qui ne lit pas peut ne pas comprendre à quel point ils ont raison, ces lecteurs-là, parce qu'il n'a pas encore vécu par lui-même combien la durée de la lecture, l'imagination et l'empathie qu'elle met à profit animent le monde bien plus activement que des images qu'on nous impose. Mais il suffit d'avoir lu un peu pour ne plus sourire que tendrement à l'écoute de ces affirmations romantiques. Parce que bien vite on sait que chaque livre est associé à un temps de la vie - notre vie - qu'il a contribué à colorer et auquel il donne un sens chaque fois que nous y repensons. Je ne suis pas la première à le dire, et du reste je me répète : la lecture fait de nous des êtres humains plus pleins, donc plus ouverts, plus empathiques.

Ainsi, d'un côté, certaines périodes de nos vies se trouvent presque résumées par les livres qui les ont ponctuées. De l'autre, certains auteurs nous révèlent à nous-mêmes nos propres chemins parce qu'à travers les (re)lectures qu'on en a faites, on leur a laissé le temps de s'installer dans notre temps. Pour moi, Hélène Dorion et Élise Turcotte sont de ceux-là.

Ce sont deux auteures assez éloignées l'une de l'autre que l'on peut pourtant aisément associer. Dorion est, de plus en plus, du côté de la lumière, de l'accueil, du paysage ouvert. Bien avancée sur son chemin vers l'Éveil, elle est très près de ce moment où l'on "re-voit la montagne", troisième temps d'un parcours qui est celui de tous sur le chemin de la perception et de la connaissance, à en croire Qing Deng, qu'elle cite dans son récent récit, Recommencements (p. 167) :

Voir la montagne 
Ne plus voir la montagne
Re-voir la montagne.

Elle se place désormais au coeur même d'un monde qu'elle ne peut plus regarder à distance et qui ne la place plus dans la faille ou dans l'intervalle - ce moment où l'on ne voit plus la montagne - qu'elle a, au début de son oeuvre, beaucoup habités. Élise Turcotte, quant à elle, continue de penser tout ce qui nous unit, mais cela semble se faire de plus en plus douloureusement. Elle continue de chercher "à créer une sorte d'alliance entre pensée et paysage" (Autobiographie de l'esprit, p. 99), mais elle se situe de plus en plus, on dirait, dans l'ombre. C'est dans l'écart et dans la différence qu'elle parvient à peser combien les liens qui nous unissent sont lourds à penser. Pour le moment, selon ses derniers écrits, elle n'est pas tout à fait avec la montagne, mais quelque part ailleurs, dans un monde qu'elle a recréé où des montagnes s'efforcent d'exister.

Ces deux voies à elles seules, et dans leurs oppositions mêmes, expriment bien mieux que moi l'endroit où je me situe dans ma propre vie.

*

Ce début d'été, comme bien d'autres qui l'ont précédé, m'est assez difficile. L'année de travail m'use de plus en plus, et le début des "vacances" mesure toujours comme à ma place le poids de tout ce qui continue de ne pas aller.

Sauf que cette année, j'ai fait presque chaque jour, au moins quelques minutes, l'effort de ne pas tourner le regard d'abord sur moi mais sur le reste, aux alentours. Au lieu d'être à l'affût de ce qui se trame à l'intérieur, qui grouille toujours et retarde laborieusement les tempêtes à venir, je me suis efforcée de ne pas marcher sans avoir conscience que je marchais, de ne pas attendre sans attendre, bref, de ne pas me trouver quelque part tout en étant ailleurs. C'est la "présence attentive", si vous voulez, mais sans les rituels qui peuvent parfois l'encombrer.

Or ces quelques minutes ont suffi à porter des fruits insoupçonnés. Je m'en trouve armée d'une force que je n'aurais jamais envisagée : celle de savoir déceler presque partout, dans le gris des coins de rues où les autobus savent se faire attendre autant que dans mon salon où il serait facile de ne plus voir la magie qui continue pourtant de l'habiter, la beauté qui réside dans le mouvement minuscule et continue de la vie. Celle de savoir malgré tout comment faire pour éveiller en moi une certaine disposition à la joie.

*

Contrairement à ce que certains continuent d'affirmer, le bouddhisme ne croit absolument pas que le bonheur est inaccessible. Au contraire : il postule avant toute chose que chacun de nous a la possibilité de devenir un bouddha, un être bienheureux atteignant ce Nirvana où l'ego ne joue plus ses mauvais tours et où l'unicité du monde se révèle tout entière. S'il est vrai que le bouddhisme souligne souvent à travers ses éclectiques porte-paroles combien les plaisirs - éphémères, ils sont des sources d'insatisfactions et de malheurs nombreux - sont à distinguer du bonheur, il n'élimine pas pour autant la possibilité même de ce dernier, qui est en fait l'ultime étape du sentier qu'il nous invite à emprunter.

Comme chacun sait, même s'ils ont souvent du mal à en montrer une version un peu incarnée, les philosophes non plus n'ont pas écarté cette question du bonheur, depuis l'Antiquité bien sûr et jusqu'à Clément Rosset, qui a montré combien la joie - sa joie à lui est un effort  plus marqué que le bonheur des bouddhistes, mais son résultat est le même - est la seule à savoir illuminer le monde de façon aussi déraisonnable que sensée.

La vie est la vérité, pour peu qu'on exerce son regard à déceler partout les particules fines qui donnent son impulsion au visible, beaucoup moins immobile et beaucoup plus uni qu'on voudrait le croire.

Au fond, encore une fois, ce que je veux dire se résume à ceci : les livres que je lis continuent de m'aider à vivre parce qu'ils continuent de me montrer que je ne suis pas seule. Si je porte attention, "Tout, dans l'éphémère (…) danse avec moi." (Dorion, p. 207)

---

J'espère bien ne jamais errer si fort que j'en viendrais à croire que je sais penser par moi-même, et pour cette raison même je dois identifier ceux qui contribuent à me faire penser. Quelques sources d'inspiration, donc :

Hélène Dorion, Recommencements, Montréal, Éditions Druide, coll. "Reliefs", 2014, 219 pages.
Élise Turcotte, Autobiographie de l'esprit, Montréal, La Mèche, coll. "L'ouvroir", 2013, 230 pages.
Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine : Au-delà du matérialisme spirituel, Paris, Éditions du Seuil, "Points - Sagesses", 1976, 258 pages.

Et Spinoza.
Et Clément Rosset. (Si vous ne le connaissez pas, il faut lire La force majeure. C'est brillant.)
Et, pour son sourire, le Dalaï-Lama.

28 mai 2014

Samedi : porte ouverte sur un espace ouvert

"J'aimerais croire à une vérité au-delà de l'illusion, mais j'en suis venu à la conclusion qu'il n'y en a pas. Parce que, entre la réalité d'un côté et le point où l'esprit la heurte de l'autre, il y a une zone intermédiaire, un liséré irisé où la beauté vient au monde (…); et c'est l'espace où tout l'art existe, et toute la magie." (Donna Tartt, "Le chardonneret", p. 786) 

Cet espace se montre beaucoup, et agit en nous, sous la forme de la musique. C'est un art qui, ébranlant nos racines mêmes, grandit en nous et nous transporte d'autant plus profondément qu'on lui laisse le temps de se déployer. Je n'ai d'ailleurs jamais cessé d'en être travaillée, moi qui ai étudié la musique classique toute ma jeunesse.

Or cet automne, j'ai recommencé à chanter avec un ensemble qui fait plus que lire des notes; il fait de la musique. Je me permets donc de vous inviter à venir nous entendre, ce samedi le 31 mai, à l'église St-Pierre-Claver, coin de Lorimier et Saint-Joseph à Montréal, 20h. Nous passerons de la Renaissance à l'hyper-contemporain, et ça ne risque pas de vous, de nous laisser indifférents.


03 mai 2014

À sec

Je n'ai tout simplement pas la force d'écrire quelque chose de neuf.

Les petites victoires de tous les jours me coûtent beaucoup.

J'aimerais parler avec énergie de ma joie de commencer un nouveau livre et de mon envie de la crier à tous ceux que je croise sur la rue, de la couleur que donne la musique à ma vie - celle que j'ai recommencé à faire, je veux dire, ou de l'accablement qui vient à force de patauger trop longtemps dans l'égocentrisme spirituel ambiant, mais ça ne vient pas. Chaque fois, je m'essouffle avant d'avoir commencé.

Bref. J'aimerais me féliciter d'avoir au moins, cette fois, un peu essayé.

26 février 2014

Le réel est magique, quoi qu'on en dise

Je suis dans un hiver qui use.

Je suis dans un hiver qui use, mais je travaille chaque jour à nourrir une sorte de gratitude, un sourire devant la chance que j'ai d'avoir ce que j'ai. Parce que je pense que dans l'essoufflement dont nous avons tous peine à sortir, l'air frais peut venir de ces quelques moments d'arrêt passés à mesurer la grâce qui nous est accordée.

Malgré cet essoufflement dont je peine à sortir, donc, je n'ai presque pas à agir sur mon regard qui erre pour voir apparaître des faits, objets, images ou moments dignes de mention, de méditation. Les jours qui passent fourmillent de paysages qui méritent d'être appréciés, et qui s'exhibent sans même que j'aie à les chercher.

Parmi ceux-ci, l'image d'une boîte de jeu. Un jeu pour enfants laissé par mes beaux-parents dans un sac, avec quelques plats préparés amoureusement, et qui est entré dans la maison en même temps qu'un enfant, celui de mon amoureux, qu'ils ramenaient après l'avoir gardé. "Fairy tale", ce jeu. Un vieux jeu dans une vieille boîte usée, aux coins racornis et à l'image flétrie : un chat botté craquelé mais souriant qui nous invite à le colorier avec les pions appropriés.

La chance que j'ai, je la vois partout autour de cette image précise - l'amoureux, l'enfant, les beaux-parents, les plats, le sac - et au coeur même de cette image aussi, qui a acquis un poids nouveau quand j'ai entendu mon amoureux dire, un sourire nostalgique dans la voix : "C'était mon jeu préféré quand j'étais petit. C'est drôle que M* (son fils) l'aime aussi."

Le temps passe et certaines choses ne changent pas. Le temps passe et même en ne le disant pas, nous nous en souvenons tous. Le temps passe mais les mots ne changent pas : "Fairy tale", c'est encore vrai, ça donne à rêver quelque chose de merveilleux, et c'est encore quelque chose de moins lointain qu'on pense, qui point encore au creux même des jours qui plombent.

18 août 2013

Mystères sans envergure

La liste est longue des petites et grandes choses dont on doit faire le deuil quand on perd un amour. Ce serait trop proche du Livre de Mallarmée, cette liste-là, je ne me risquerai pas.

Ces jours-ci, je m'intéresse plutôt à une autre sorte de passe-temps masochiste. Une autre sorte de torture à laquelle s'adonnent les esseulés. Je pense à des clichés inhabités montrant ce que chacun des désenamourés s'imagine au sujet de l'autre durant les heures lentes passées à regarder le temps passer.

Je refuse de croire que je suis la seule à tirer des images très nettes, cassantes, douloureuses,
des lieux, des heures qu'il continue d'habiter ailleurs.

Si c'était en photo, les fabulations de l'un pourraient faire face à celles de l'autre; l'histoire réelle de leur amour réel se faufilerait dans un monde parallèle.

Mais comme je n'ai ici que des mots, il n'y a rien de plus à en dire. On ne peut que le deviner.


17 août 2013

Fuck la poésie

Souvent, comme tout le monde, quand tout devient trop grand, trop lourd, trop plein, je vais chercher le vide à l'extérieur de moi - l'expression "faire le vide" est tout à fait exacte, je crois : le vide est une construction, rien n'est jamais vide, jamais. Je m'y prends de toutes les façons. Excès de toutes sortes, investissement disproportionné dans une activité sans importance, lectures compulsives pendant lesquelles les mots ne sont même plus des choses mais juste les mots des autres, qui déferlent vite pour faire taire mes mots à moi que je ne veux pas entendre.

Ces moments-là sont, pour moi, des moments de poésie.

Étonnamment, dans ces moments-là, ma pensée se fait poème. La poésie respire si bien qu'elle prend toute la place, elle vient en bloc, protège et coupe à la fois. Je ne suis pas certaine de pouvoir expliquer ça. Débordée, en tout cas, je pense en poésie parce qu'alors mes mots révèlent surtout l'écart entre eux et ce que je cherche vraiment à dire. C'est vrai tout le temps, mais surtout en poésie - les grands poèmes sont ceux qui parlent juste. C'est un travail immense. Alors quand je suis en poésie, je file vers les mots des autres, les histoires des autres, surtout, qui se déversent sur moi comme pour éteindre un feu, parce que bah, j'en ai déjà bien assez comme ça. Bref, je suis lâche en poésie comme dans la vie, et même quand je pense en poésie, surtout quand je pense en poésie, je fuis les poèmes eux-mêmes.

Mais malgré tout la poésie est en dehors de la poésie. Aussi quand je suis en poésie, je ne lis plus de poésie, et je n'en écris pas non plus, mais j'y suis pourtant, en plein dedans. Le poème est un silence qui fige les assauts du monde. Ça force un temps pour la respiration, oui - un poème est un intervalle prolongé, je ne suis pas la première à le dire - mais ça les place aussi juste là, devant moi, ces assauts que j'aimerais mieux ne pas devoir encaisser. Voilà pourquoi je ne serai jamais poète, et voilà pourquoi j'ai pour les poètes une admiration immense : eux seuls ont le courage d'affronter cette vie-là, qui ne se raconte même pas.

Les études en littérature étant ce qu'elles sont - il faut faire des choix -, j'ai surtout travaillé la poésie. Et pourtant la poésie ne me secourt pas comme les histoires peuvent le faire. Je peux la penser, la poésie, je peux la vivre aussi, et je la vis souvent, mais quand les choses deviennent réelles, il me vient un rythme, une mesure qui ne peut se dire qu'en prose. J'ai besoin de la nuance de la prose pour rendre compte de la déferlante, du souffle qu'écrivant, je cherche à restituer.

Bref, quand je suis en peine d'amour, je suis en poésie. Et quand je suis en poésie, j'écris de la prose. Au fond tout ceci aurait pu se résumer comme suit : "Je suis en peine d'amour. J'ai mal. Ça ne se dit même pas." Mais ça aurait été beaucoup trop simple.

31 mai 2013

Amours adverses

Pour une rare fois dans ma vie, récemment, j'ai rencontré quelqu'un que je n'ai pas aimé. Profondément. D'emblée, sans explication, sans tergiversation, ça s'est révélé : cette personne et moi, nous appartenons à des mondes séparés.

Plus, parce que distance ne veut pas toujours dire malentendu : cette personne appartient au monde du mal tel que je le comprends. Une idéaliste a toujours en vue l'idéal et son contraire; on ne peut être idéaliste sans être essentialiste.

Il m'est arrivé souvent de croiser des gens qui m'irritent mais dont je soupçonne une saveur qui pourrait me les rendre malgré tout sympathiques. Une pimbèche séductrice qui parle fort et tourbillonne, par exemple, je lui pardonne, je la comprends. Pareil pour une intellectuelle tourmentée qui se demande encore comment exister avec un peu de simplicité, ou un vantard si sûr de lui que j'en viens à plaindre le peu d'estime qu'il se porte. Mais cette fille - c'était une fille-fille dans tout ce que ça peut vouloir dire de sombre et de dérangeant, d'explosif et de malsain - ne laissait pas soupçonner la moindre fragilité, la moindre bonté qui réussirait à me la rendre tolérable. Trois mots, et dits sans jamais me regarder, ont suffi à la ranger du côté des deux ou trois individus face auxquels je ne peux développer ne serait-ce qu'une ombre de compassion.

Mais devant la dureté de ce constat, je me suis souvenue d'un fait troublant qui a presque suffi à me faire changer d'idée : j'ai toujours détesté mes personnages préférés avant de les aimer. Ou plutôt, j'ai toujours aimé vraiment les personnages les plus détestables qui puissent se trouver. Si Tchitchikov, Bardamu ou madame Verdurin, pour ne nommer que ceux-là, se sont révélés si humains, lucides et bons, oui, bons, c'est surtout parce qu'ils m'ont forcée à dépasser mon mépris pour leur misère et leur lâcheté, éclatantes, repoussantes. À fréquenter des gens peu fréquentables sur une certaine durée, on finit par se rendre à l'évidence : on comprend plus ceux qu'on a détestés et qui nous ont fait travaillé que ceux qu'on a aimés d'emblée.

Si lire ne servait qu'à ça, apprendre à ne jamais condamner, ce serait déjà immense.
Mais il s'avère qu'en plus, lire aide à savoir aimer. Cette fille et moi, bref, c'est loin d'être terminé.
Raskolnikov et Marmeladov, K. M. Petrovitch. (http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Klodt_Michail_Petrovich_-_Raskolnikov_and_Marmeladov.jpg)


01 mai 2013

Quelque chose de moins bâtard que l' "extimité", mais quelque chose quand même.

Ça fait longtemps que je le sais mais je n'ai jamais osé le dire très fort : je résiste, en littérature, à la notion d'intimité. C'est un leurre auquel je ne veux pas donner le droit d'exister. Ainsi aie-je toujours quelque réticence à parler de poésie intimiste : existe-t-il une poésie qui ne soit pas intimiste ? Existe-t-il littérature qui ne soit pas intimiste ?

Il n'est rien, dans un livre, comme une intimité fermée, une parole d'auteur qui ne résonnerait que pour elle-même, dans un temps qui ne serait pas partagé. C'est une évidence : le simple fait que je sois assise là - dehors, dedans, dans l'autobus ou dans mon bain - à lire ce livre signale combien il ne parle que pour le quelqu'un d'autre que je deviens. Et pourtant les grands auteurs ne parlent jamais que d'eux-mêmes, évidemment, et les histoires qui ne racontent que des histoires parlent assez peu du monde qu'elles n'habitent pas.

Aussi, si je ne peux qu'adhérer à la distinction que fait Dominique Fortier dans son texte "Moi aussi, je voudrais devenir rabbin" publié dans La pratique du roman*,  j'en tire des conclusions diamétralement opposées. (Rappelez-moi de ne plus jamais joindre ces deux mots-là : les couples qu'on attend sont presque toujours décevants.) Fortier parle d'un "roman du dehors", de l'imaginaire, qui serait le seul à être proprement romanesque, et d'un "roman du dedans", fort pratiqué, qui sombrerait dans la facilité de ne parler que de lui-même. Comme si c'était facile. À mon sens, il y a bien un "roman du dehors" et un "roman du dedans", mais c'est le premier qui ne me dit rien qui vaille. Littéralement.

Quand j'ai eu la folie de commencer un doctorat c'était précisément pour dire ça : même dans la plus extrême intimité, dans leurs journaux, nommément, les auteurs sont tout entiers tournés vers le dehors. Ça ne valait pas la peine de faire un doctorat pour ça, mais je continue de croiser de temps en temps des gens comme Fortier qui associent un peu vite le romanesque et l'inventé. Et ça continue de m'irriter.

Il y a quelque chose de naïf à cette compréhension-là, quelque chose qui trahit ce que je vois dans la littérature qui peut agir sur le monde, et nous donner à tous un sentiment d'humanité partagée.

Je ne suis pas du côté du roman. Je ne l'ai jamais été. Il appelle un discours un peu pompeux, comme si on ne pouvait pas en parler sans jouer les érudits. J'appartiens plutôt aux formes éclatées, morcelées, qui seules rendent compte du rythme des choses qui bougent. Parce qu'elles bougent. Mais quand il m'arrive d'aimer un auteur de romans profondément, et cela m'arrive assez souvent, c'est précisément parce qu'il m'a parlé de moi en parlant de lui. Et tous ceux qui font semblant d'avoir "dépassé ça, cette lecture-là, où on cherche toujours à se reconnaître" n'ont pas compris que justement on ne le cherche pas : ça vient, et c'est pour ça que ça compte.

Jacques Brault en parle bien mieux que moi - qui pourrait mieux parler de l'intimisme ? - qui suggère ailleurs** que la tonalité intimiste est par définition lointaine (p. 100) : "une figure, vitale et fantasmée, qui investit le complexe corps-esprit, le divise, l'unifie, le redivise et le réunifie en un jeu incessant de possession et de dépossession de soi." (p. 103) Brault n'irait sans doute pas jusque là, mais pour ma part je crois que la société littéraire correspond en tous points à ce qu'il définit comme "société intimiste", et qui repose sur "le besoin de se libérer en l'autre et de libérer l'autre en soi". (p. 105)

Je saute courageusement vers cette affirmation un peu grosse mais importante : la littérature est par essence intimiste, et ceux qui continuent de le nier ne font que le confirmer, en essayant de lui plaquer une posture qui ne peut pas lui ressembler.


* La pratique du roman, dirigé par Isabelle Daunais et François Ricard, est publié chez Boréal.
** Dans Chemins perdus, chemins trouvés, chez Boréal aussi.


23 avril 2013

Les vacances

J'ai un peu de mal à convaincre les gens d'une vérité pourtant toute simple : la littérature a beau être toute ma vie, les livres ont beau m'avoir plusieurs fois sauvée, je ne leur accorde aucune espèce d'importance.

À leur identité propre, je veux dire. À leur titre, en somme, qui suffit le plus souvent à les ficher quelque part dans l'histoire de la littérature et dans celle, plus essentielle, de la lectrice que je suis. Parce que les livres comptent seulement s'ils participent à la vie.

Un auteur un peu léger - Charles Dantzig, pour ne pas le nommer - a écrit quelque part qu'un lecteur commence par s'attacher à des personnages, pour ensuite s'intéresser aux livres avant de finalement considérer les auteurs eux-mêmes comme les personnages d'une histoire qui importe plus que ce qu'ils écrivent, et qui devient justement celle de ce lecteur. En d'autres termes, Dantzig a voulu dire qu'une vie de lecteur est un roman qui demande à être toujours réécrit. Et plus j'y pense, plus je suis d'accord.

J'avais 14 ans, c'était l'été et la banlieue, nouvelle, et vide. Tellement vide. Aujourd'hui pour moi le vide n'existe plus, tout est plein et mouvant, mais à cet âge-là le néant était pressant qui demandait à être rempli bien vite. Il fallait l'occuper comme le temps, et je garde des souvenirs précieux de ces étés de banlieue passés à lire au soleil les livres de la bibliothèque dont j'avais hérité à 12 ans, et que j'avais commencé à lire un peu trop hâtivement. C'était des livres vieillots, poussiéreux, Mauriac, Malraux, Montherlant, des choses un peu usées que je ne lis plus, qui ne se lisaient déjà plus. 

Je les ai pourtant dévorées. À la fin d'une bonne journée je ne pouvais pas résumer ce qui était passé sous mes yeux, qui m'avait pour l'essentiel échappé, mais ma langueur et la persistance des couleurs du soleil sur ma peau prouvaient bel et bien que pendant toutes ces heures - une certaine durée - un livre m'avait permis d'exister. 

De cette époque je garde le rythme, frénétique, et l'aura, mystique, de mes lectures d'été.

Les lectures d'été sont fondatrices parce qu'elles sont inutiles, je ne suis pas la première à le dire. Je les aborde avec une certaine légèreté, mais je n'oublie pas qu'elles concentrent au fond l'essence même de ce qui m'a fait entrer en littérature : l'impression d'être trop peu, trop tard ou trop tôt, pour savoir me tenir dans le trop-plein du monde. Ainsi même en vacances - j'ai oublié de le dire mais je suis en vacances, et mon été ressemble à votre printemps -, même dans ce temps-là, qui est beaucoup moins vide qu'on ne le croit, je trouve rarement meilleur compagnon qu'un auteur qui donnera une couleur au temps que je passe, parce qu'il faut bien le passer.

Aujourd'hui sous le soleil j'ai renoué avec la lecture d'été. J'ai lu un roman, récent, populaire même et déjà enseigné par les collègues, un roman dont je ne me souviendrai plus dans deux jours et qui en tire justement sa valeur de trésor. Je ne retiendrai rien de ce que son auteur a voulu dire, mais je n'oublierai jamais comment cet auteur et son rythme m'ont habitée pendant cette journée. Je n'oublierai jamais la couleur de cette lecture, qui restera attachée à l'été, à cet été, celui-là précisément, et au balcon qui l'a supportée. 

Cet auteur, Nicolas Dickner, fait désormais partie de mon histoire. À la suite d'autres auteurs, symboles des étapes de mon passage dans ce corps-ci - Dostoïevski, Céline, et à l'autre bout Virginia Woolf, Peter Handke, par exemple, des phares dont je serais bien en mal de devoir présenter des oeuvres précises mais dont je peux précisément cartographier les changements qu'ils ont imposés à ma route - il devient un repère, un point déterminé sur l'espèce d'onde que j'imagine pour rendre compte de ma vie.

C'est parce que je mesure à quel point les auteurs valent plus que leurs livres que je suis forcée d'admettre, au risque de la contradiction, qu'au fond, pour moi, les livres sont bien peu de choses même si je continue de leur consacrer ma vie. Et que les vacances, pour moi, c'est toujours un peu ça, la réitération de la valeur du peu, et du gratuit.

13 février 2013

Sourdes insolences

C'est un secret dont je ne devrais pas parler, mais ma vie est si pleine que je suis à peine capable de lui survivre.

Tout est en crise. Tout le temps.

J'ai hâte à la mort - pas la mienne, celle de ma mère, qui mérite de se reposer. J'ai hâte que la mort arrête de s'approcher et de s'éloigner, mais je sais que j'ai hâte pour rien. Je parle comme Bérénice Einberg parce que je me sens comme Bérénice Einberg.

Sur la voie qui se trace à chaque geste que je pose, je conduis dangereusement. Je suis sans cesse en avant ou en arrière de moi; je ne me suis pas encore attrapée.

Je travaille depuis peu dans un environnement très organisé où le moindre débordement est digne de signalement. Inutile de dire que je me sens signalée.

La morale de cette histoire : dans la vie comme dans les livres, ce n'est pas ennuyant de vivre une vie d'adolescent.





Crédit photo :  Premiere.fr  
http://www.premiere.fr/Cinema/Photos-film/Photos-acteur/L-Effrontee-3445234  

20 octobre 2012

Lire en mode survie

Les derniers mois ont été durs pour les citoyens québécois qui ont le coeur sur la main.


Je ne sais pas si les Charest, Zambito, Zampino, Normandeau, Surprenant et Accurso de ce monde savent que ce n'est pas seulement l'État qu'ils volent, mais les citoyens qu'ils vident de leur petite monnaie, oui, mais surtout de leur espoir en la vie. Je me suis laissé gagner par la colère, d'abord, qui m'a poussée à agir, manifester, m'informer. Maintenant, c'est un fort sentiment d'impuissance et une lourde déception envers la race humaine qui m'habitent quand me prend la folie de lire les journaux et de me renseigner un peu. Chaque jour, il suffit de quelques minutes de fréquentation de l'actualité pour que ma petitesse me saute au visage et que mes choix de vie - un engagement social qui passe par l'enseignement, des comportements plutôt écologiques et une conscience grandissante des belles fractures qui fondent l'humanité - semblent affreusement vides et vains.

Dans un élan d'angélisme, ce matin, mais aussi pour ne plus me laisser consumer par cet accablement, j'ai envie de dire ceci : la littérature peut quelque chose contre la corruption.

C'est une évidence. C'est même un danger : les moralistes ont souvent pour plus grand tort de penser avoir raison. Mais je n'entends pas ici réitérer les pouvoirs de la littérature contre cette pourriture du monde au sens abstrait de "purification des âmes" ou d'un illusoire ordonnancement de ce qui déborde et dérange, à la manière des moralistes, justement. Je veux carrément et simplement dire, en reprenant un peu les mots d'Yvon Rivard, que penser, lire et écrire sont des gestes politiques qui nous élèvent et nous préservent, ultimement, de la souillure environnante.

Un exemple. Alain Farah, sur son compte Facebook que je ne suis pas mais que j'ai zyeuté dans l'anonymat - honte à moi! - a récemment remercié Vickie Gendreau d'avoir osé écrire un livre différent, d'avoir risqué une littérature imparfaite mais solide, qui ne coule pas sur les jours sans laisser de traces. C'est un commentaire que j'ai trouvé très juste. Juste envers ce roman que je n'ai pas adoré mais qui a pourtant vibré entre mes mains le temps que je l'ai lu. Qui ne s'est pas inscrit dans le temps du quotidien et qui a au contraire altéré les jours qui lui ont été consacrés. Des jours pendant lesquels je me suis sentie plus forte et plus vivante - ce Testament est un livre sur la vie -, assez en tout cas pour ne pas m'effondrer devant un certain témoignage ahurissant ou une brutalité policière qui est loin d'être exceptionnelle.

Ce que je veux dire, en somme, c'est que lire et écrire m'aide à préserver mes forces vitales et à ne pas m'avachir devant la dégueulasserie ambiante qui se révèle à nous un peu plus chaque jour. C'est sûrement en mode survie, mais c'est au moins ça de pris.

Image : http://0.tqn.com/d/atheism/1/0/J/z/2/BooksKilledByFire-e.jpg


17 octobre 2012

Un lent retour à la vie, peut-être

Dans une entrevue que j'ai déjà regardée sur le web et que je ne retrouve pas en ce moment*, Élise Turcotte  racontait que si, plus jeune, elle ressentait le besoin d'écrire toujours seule, dans le calme et le noir, elle pensait désormais que l'écriture devait se faire avec la vie, dans la maison, sous le soleil, la porte ouverte et les enfants pas loin.

Je suis d'accord avec elle.

Ce soir, par exemple, si je m'étais mise dans les conditions que je croyais jusqu'alors essentielles à l'écriture - sous la pénombre, bercée par une musique méditative qui m'aurait donné l'illusion d'avoir laissé mûrir en moi des phrases qui se donneraient, ratoureuses, l'air d'être fin prêtes - je ne pourrais que vainement tenter d'expliquer la teneur de tout ce qui s'est éclipsé de ma vie dans les derniers mois : mon sens de l'humour, mon énergie,  l'illusion de ma force et d' "un pont vers le monde concret".**

Au lieu de ça, je me risque à écrire sur une nappe pleine de grains, accompagnée par le tapage d'un lave-vaisselle qui n'est plus tout jeune, entre deux séances de préparation de cours et de rigolades sporadiques avec mon amoureux.
Mon amoureux sauveur.
Mon amoureux magique.
Mon amoureux que je remercie le ciel de n'avoir jamais choisi d'aimer.

Et si ce que je me surprends à vouloir raconter se résume à peu de chose encore, c'est au moins entourée d'un peu de lumière que j'ose un peu choisir de ne plus voir dans ce que j'ai perdu une distance qui se serait creusée - encore - entre le réel et moi, mais une épaisseur nouvelle et vibrante de l'espace qui pourrait devenir le mien : le "frémissement secret" de l'air autour de moi qui, poreux, laisserait surgir en les magnifiant les lumières diverses de ce qui me pénètre chaque jour. ***



* Cet entretien s'inscrivait dans une série d'entrevues portant sur des poètes québécois, dont Turcotte, Nepveu et Dorion. Selon mon souvenir, il était proposé par le CRILQ ou la Maison des écrivains, mais bon, je n'arrive pas à le retrouver.
** Guyana, Leméac, 2011, p. 46.
*** Idem, p. 89 et 27.

28 mai 2012

Le juste pas

Je suis une romantique qui ne sait pas s'élancer. Sauf dans la colère. Et ça use.

Je cherche souvent, sans le trouver, le surplus de beauté qui manque à mes jours vides sauf de vices : mes yeux mal fermés ne scrutent pas là où il faut. Même ma manière d'aimer se ternit, s'avachit. Ainsi affaissée,  l'effort qu'il m'en coûterait d'aller puiser dans les livres cet éclairage nécessaire m'apparaît surhumain. Et alors je ne fais plus rien sauf marmonner, boudeuse - oui, ça peut durer longtemps.

Seuls certains jours, ceux où le courage me prend d'aller trotter un brin les yeux bien bas, m'éloignent de la pensée de toutes les vies cassées par ce printemps de merde. Ces jours-là, les paires de souliers usées que j'entends scander "assez" suffisent à me convaincre que même si, c'est vrai, il y a toujours l'éclat que je cherche quelque part sur la rue, je ne dois jamais cesser de traîner proche des auteurs, ces autres promeneurs, qui jettent justement vers moi pile ce qu'il faut pour me donner l'élan qui me manque souvent pour me lancer parmi la foule.

08 mai 2012

Des vacances en tout-inclus

Prendre 4 fois par jour, aux 8 heures. Ne pas consommer en même temps que le calcium qui vous a été prescrit. (Penser à mettre une minuterie pour respecter une alternance.) Risque de complication avec la prise de somnifères. (Les prendre une heure avant ceux-ci pour pouvoir même espérer dormir.) Forte diminution des effets des contraceptifs oraux. (La bonne nouvelle : de toutes façons vous êtes beaucoup trop gelé pour même penser à désirer.)

Mâcher 2 concentrés de X au matin, s'en faire une infusion 3 fois par jour, penser à boire beaucoup d'eau, de Y et de Z. Ne pas boire d'alcool. Dormir beaucoup. (Voir vos acouphènes comme une musique.) Continuer bien sûr la prise des médicaments habituels. Bien suivre le rythme des rendez-vous hebdomadaires chez l'osthéo, l'acuponcteur, le psy et le médecin : l'annulation entraîne des frais.

Manger beaucoup de légumes, pas trop de viande, arrêter le café, diminuer le sucre (suffit, ton chocolat). Ne pas oublier de bien respirer. Surtout en cas de crise. Méditer 15 minutes par jour, puis 30. Puis plus du tout. Puis recommencer, ne plus y arriver, en être obsédé.

Se mépriser, s'exalter, se condamner, et s'en balancer.

C'est quand même merveilleux d'avoir du temps pour s'occuper de soi. Comme si on avait besoin de ça.

04 mai 2012

La grève qui tue : un autre point de vue

Ça fait longtemps que j'ai pas parlé. Je parle plus. Je sors plus. Quand je le fais, ça va tout croche.

Les derniers mois ont été durs. Et ça plombe encore. Ça fait que ce sera pas joli, ça ressemblera pas à des phrases faites de beaux morceaux musicaux qui coulent ou à des moments suspendus comme dans mes lectures préférées. Ça va ressembler à ma face échevelée, qui se regarde dans le miroir chaque matin mais qui voit juste la boule qui prend mon ventre, qui le lâche pas. Elle me lâche pas.

C'est vrai, c'est l'ordre des choses, ne rien pouvoir faire pour aider une mère malade, ne rien pouvoir faire devant l'inconnu. Penser à soi, à tout ce qui se pense pas. Geler raide dans le néant.

C'est vrai, c'est beau, la grève. Je suis pas contre la vertu. Je suis même d'accord : je veux croire que l'éducation bla bla bla. Mais depuis plus d'un mois, j'ai plus de travail - et mon travail me garde en vie -, j'ai plus une cenne, je sais pas vers quoi je m'en vais, je reçois des messages de mamans, de raccrocheurs, de mélangés qui lâchent l'école, qui abandonnent, qui en peuvent plus. Je sais pas quoi leur répondre.

Je les aime bien, les gens gentils qui partagent des articles qui ont six mois de retard sur des nouvelles sans rapport avec la grève au nom d'une cause sociale, d'une histoire qui changerait, d'une justice qui se rétablirait.

Mais si c'est pas en train de gruger ta vie, cette grève-là, c'est peut-être un peu facile d'y croire encore.

Moi, j'ai plus d'espoir.