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10 janvier 2011

Nouvelles actuelles

J'avais oublié la nouvelle, le recueil de nouvelles. Preuve que je ne la fréquente pas assez : j'ai l'impression de faire ce constat presque chaque fois que je la retrouve. Je ne m'en veux pas; ces allers-retours sont à l'image du rythme qui est le sien, coupé sans l'être, comme les notes accentuées d'une mesure sans silence. Quand même, pendant les vacances des Fêtes, moment où, que je le veuille ou non, je me surprends souvent à jeter un regard sur l'année qui vient de passer, j'ai trouvé qu'elle tombait trop bien pour que je la néglige de la sorte à l'avenir.
Parce que j'avais oublié comment elle fait être, comment je me dissous à travers elle et combien douce est sa manière singulière de me saisir sans rien forcer. Je suis captée par la nouvelle comme par le roman, et au même rythme, surtout. Mais elle n'en est pas un, roman. Elle prend le même temps pour devenir un monde, mais c'est parce qu'elle m'abandonne avant que je ne m'y sois attendue qu'elle est si exaltante. À la fin d'une nouvelle, je me retrouve dissoute un peu partout dans l'air qui l'entoure comme après un instant de passion fulgurante - "Les instants ont des couleurs, des parfums, des touchers, des lumières, mais ils n'ont pas de contour, ils sont sans limite, flottants comme des brumes." (p. 88) -, et je dois me reprendre sans rien brusquer, parce que, si elle est bonne, bien sûr, je veux qu'elle continue d'exister longtemps. Je veux ne pas pouvoir entrer dans celle qui la suit sans avoir gravé les traces qu'elle a laissées en moi pendant que je m'éludais quelque part dans un horizon qui dure.
Or cette manière de se déployer, de me déployer, m'en dit beaucoup sur ma dernière année, évanescente et dissipée. Après chaque épreuve, chaque grande joie, je me suis surprise à être juste un peu trop en dehors de moi. Je fonce dans chaque éclat de rage ou de rire la tête première. "Mon âme est dans mon ventre." (p. 158) Je crie et je pleure le plus fort possible pour ne rien perdre de ce que c'est, ma vie, mais j'ai beaucoup de mal avec le silence qui suit, que je fuis de cent façons étranges et mal choisies. Dans ma peur, je dois pouvoir deviner quelque bruit après le silence pour écouter ce qu'il brise ou fait éclore en moi. Sinon je n'écoute plus rien; je beugle. Ce qu'il faudrait, c'est que je m'inspire d'Ysa, cet "Ange de Dominique" pensé par Anne Hébert dans la nouvelle du même nom, et que j'apprenne à faire résonner en moi "les choses que la parole ne traduit pas", à me servir d'autre chose que du vacarme pour "parler sans détruire le silence." (p. 60)
C'est précisément ce que fait la nouvelle. Celle d'Hébert, en tout cas, dans son magnifique Torrent que je n'ai lu que dernièrement. Parcourant ses nouvelles, on ne s'éloigne jamais du mystère profond qui les fonde et nous emporte avec elles dans cette "aventure" au bout de laquelle "rien n'est impossible." (p. 75) On me dira que chaque grand texte continue de vibrer bien après qu'il soit terminé. Évidemment. Mais dans un recueil de nouvelles, les silences se suivent d'assez près pour que cette opération alchimique soit encore plus tangible et observable qu'à la lecture d'un roman.
Cette année, faute de mieux et peut-être tant mieux, ça a été ça, ma "magie des Fêtes". Ça a été, pendant cette lecture, d'apprendre à ouvrir mes yeux sur cette "lumière contre le sol (qui) semblait sortir du sol même" (p. 151) entre chaque nouvelle et qui m'éclairait d'une nouvelle façon dans un silence que je n'essayais pas de ne pas écouter. Je ne dis pas que ça y est, que j'ai compris une fois pour toutes; je ne suis pas du type à prendre des résolutions. Je dis simplement que cette lecture a clarifié ce que j'entrevoyais avec peine : "une fois qu'on a commencé de vivre, ça n'en finit plus" (p. 91), mais travailler son goût pour les pauses entre les éclats, et savoir les écouter, ça ne fait de tort à personne.
* Toutes les citations sont tirées du Torrent d'Anne Hébert publié chez BQ.

21 juillet 2010

Valse indécise

Nu bleu, Picasso, 1902.
Il y a quelque chose de clair-obscur à mon été d'ivresse. Surtout beaucoup d'obscur, pour le moment. Quelque chose de brisé. Et dans l'instant expansif qui a précédé ma chute et étiré ma mémoire, je me suis revue cent fois, en souvenir ou en rêve, vivre la même chose. Je n'apprends pas.
J'ai quelques souvenirs précis, très brefs mais très prenants, de moments où, petite, je manquais de courage pour grimper un escalier. À la maison ou à l'école ça me faisait le même effet : d'une marche à l'autre, il me semblait que c'était un gouffre gigantesque qu'il me fallait traverser.
Je suis encore comme ça. Quand je commence un livre difficile, je voudrais déjà l'avoir fini. Et quand je dois frileusement affronter mes petits et grands mystères, risquer quelque chose qui m'est étranger - silence, foi ou impuissance -, je suis encore cette petite fille qui a bien hâte de finir ce qu'elle a peine à commencer.
Je n'apprends pas.

11 octobre 2009

Jamais ici

J'aurais voulu être ici, toujours, mais c'était impossible.
Dans ce passage grouillant de monde, c'était toi et moi que je revoyais, il y a bien longtemps, camarades pas si heureux mais camarades vraiment. Fredonnant cette mélodie sans l'avoir appelée, c'est ce souvenir lointain qui revenait : moi devant le miroir, enfant, chez ce drôle de père qui n'en était pas un, le regardant fredonner avant moi cet air de Bach qui veut encore dire le bonheur. Et partout, partout, les souvenirs qui prennent au ventre et chavirent : les larmes devant la mère, la peur devant l'amour, la peur devant l'amour.
Donc je n'aurai jamais été que là. Il y a des temps pour tout ; celui-ci aura servi à ça. Et à autre chose, sans doute.

13 septembre 2009

Une brèche dans le temps

Avec la rupture est venu le déménagement, et avec lui, une nouvelle manière de voir ma ville. De nouveaux itinéraires, aussi, dont celui qui me mène à l'université, que j'apprivoise peu à peu.
En chemin, dans l'autobus, je passe chaque fois tout à côté de la maison que j'ai habitée enfant, une maison que je trouvais si belle et dont j'étais si fière qu'elle reste pour moi l'image de ce que doit être un chez soi, aussi modeste et commun soit-il. Et comme cette maison fait directement face à l'école primaire où j'ai fait maternelle et première année, période sombre et dure de ma vie qui me semble encore n'avoir tourné qu'autour de trois pôles : maladie, colère et peine, je passe aussi tout à côté de mon ancienne école. De ma première école.
Or cette école n'est plus mon école : on lui a changé son nom. Depuis que je le sais, je ne suis plus sûre de rien. Et je me sens un peu trahie. Pourtant, je suis de ces lecteurs qui, débordés par l'instant de la lecture, oublient presque tout d'un livre une fois qu'il est lu. Je suis aussi de ceux qui ont réussi à oublier une partie de leur vie. Volontairement. Et pendant qu'elle avait lieu. Par mesure de sécurité. Je ne me serais donc pas crue si attachée à ce nom, bizarre et grouillant d'ailleurs, de "Sainte-Gemma Galgani". Je ne me serais pas crue si faible que ma mémoire même viendrait à être ébranlée par la disparition de ce nom.
C'est qu'il y avait dans sa dureté quelque chose comme un écho à ce que j'y avais été. Il y avait dans sa tournure vieillotte un ancrage dans un vrai passé, qui aurait existé en dehors de moi et qui venait confirmer mon existence. Que je ne trouve plus rien de tout ça dans le nouveau nom moderne et chantant qu'on lui a trouvé n'est pas seulement un affront à mon passé, mais à mon présent et à mon avenir : il faudra maintenant que je m'invente une nouvelle mémoire, et Dieu seul sait ce qu'elle pourra faire de moi dans 10 ans...