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19 juin 2010

Accompagnements

Ce soir, souhaitant me départir du plus grand nombre de livres possible pour regarnir les tablettes d'oeuvres plus essentielles, j'ai fait le ménage de mes bibliothèques. Pensant à toutes ces vieilles choses que je continue de traîner en sachant bien que plus jamais je ne les lirai, je croyais bien pouvoir me délester d'au moins trente livres. Au moins. Or j'en ai retiré neuf. Neuf pauvres titres ne pouvant plus rien pour moi.
Je devrais être un peu déçue; j'en suis, au contraire, ravie. En dehors des quelques études que j'ai retracées dont je ne me soupçonnais pas propriétaire et qui risquent d'être fort éclairantes, j'en tire une autre preuve que j'ai choisi le bon chemin : pour moi, un livre continue d'agir même en silence, même oublié, et cette action est trop importante pour que je me départisse de l'incarnation matérielle qui me la rend visible.
Mes livres murmurent en effet perpétuellement. Leurs chuchotements forment la musique qu'il faut, toujours, pour dormir ou pour penser, qui me calme ou m'emporte quand il m'arrive de ne plus l'écouter que d'une oreille distraite. Mais même si c'est vrai sans cesse, certaines lectures la ravivent instantanément et multiplient cet accompagnement précieux.
Une idée simple d'Yvon Rivard est de celles-là. Je n'en tire pas de leçon précise, je ne discerne pas (encore) ce qui, parmi tout ce qui bouge dans ce livre-là, durera en moi. Pourtant, ces jours-ci, il y a toujours quelque chose qui émane de lui où qu'il soit placé - je le promène, du bureau à la table de chevet, de la bibliothèque au sac, cherchant sans doute la place qui lui revient - qui m'oblige un temps d'arrêt et qui m'appelle même quand je ne m'y attends plus. J'avais écrit ici que je devrais "absolument" reparler de cet immense livre, et j'en sens chaque jour le besoin. Mais je ne sais pas par quel bout le prendre, lui qui résonne de toutes sortes de façons et dont la lumière diffuse me semble si englobante qu'elle devient difficile à penser.
En essayant malgré tout d'identifier une chose, parmi toutes les lectures nouvelles et les idées vivantes que Rivard propose, qui m'aurait profondément émue et renversée, je suis arrivée à deux petites conclusions, pas nouvelles mais bonnes à ré-entendre. La première : le savoir aide à vivre. Si cet être humain extraordinairement ouvert et compatissant peut faire voir autant de bonté à travers de simples commentaires de lectures ou des réflexions libres, s'il parvient à formuler une pensée en laissant autant de place à la parole d'autrui, comme pour bien signaler qu'on n'est jamais rien d'autre qu'un maillon de la chaîne, c'est forcément que la littérature fait littéralement ce qu'il souhaiterait qu'elle fasse : elle rend meilleur. Et celui qui prend le risque de partager cet étrange savoir portera véritablement "assistance à autrui" (p. 9) en l'incitant à aller voir lui aussi ce qui, à travers la parole et la fiction, peut tout simplement lui apprendre à mieux vivre. La seconde : la littérature est - je ne cesse de l'écrire ici mais je trouve trop rarement des "littéraires" assumant aussi complètement que lui cette posture - une éthique. Lire comme il lit, penser comme il pense, cela suppose une manière d'être qui dépasse largement le cadre de la littérature ou, pour le dire mieux, ce cadre lui-même dépasse infiniment celui auquel il est trop souvent restreint. Le dialogue constant que Rivard maintient entre le livre et le monde, son attention sublime aux silences de cette vieille femme qu'elle voudrait qu'on raconte pour elle, par exemple, et l'exigeante empathie que sa manière de voir l'homme et le livre implique sont autant de preuves des pouvoirs de la littérature sur la vie, la vraie. Et ces pouvoirs sont tels que la pratique de la littérature - lire, écrire, enseigner, penser et le reste - n'est pas une activité d'exception qui se laisse mettre de côté quand il m'arrive, comme souvent, de la sentir un peu marginale, mais doit au contraire tenir lieu d'approche première du réel et des gens.
Alors même si je ne trouve rien de bien neuf à en dire, même si je baigne encore dans son accompagnement diffus, je suis heureuse de savoir ce livre parmi mes autres, de savoir que son murmure s'ajoutera à ceux qui rendent déjà mes bibliothèques vivantes. Parce que quand je me sentirai démunie devant "l'énigme quotidienne de la vie et de la mort" (p. 77), il sera là avec les autres pour me rappeler que cette faiblesse est aussi ma plus grande force, et que c'est précisément cette fragilité qui me rend, parfois, plus grande et plus vivante.

20 mai 2010

Charlie Sheen, mon sauveur

Sur notre petit meuble de cuisine, en ce moment, il y a, bien empilés, les revues Women's Health, Cosomopolitan et Elle Quebec, et le grand livre d'Yvon Rivard, Une idée simple.
Hier soir, alors que nous cherchions quelque chose à la télévision qui ferait consensus, c'est l'émission "Contact" que j'aurais voulu regarder, mais ma colocataire a plutôt choisi une émission de téléréalité sur la mère d'un toxicomane qui voulait le sauver (ou quelque chose du genre).
Ensuite, pendant que mes colocataires et amis regardaient "Say Yes to the Dress" à TLC, je corrigeais des dissertations portant sur Le ciel de Bay City, ou alors je lisais ce chef d'oeuvre d'Yvon Rivard, Une idée simple. Et je trouvais dans sa parole sublime alliant intelligence et légèreté précisément ce qu'il y avait partout dans ma vie : la nécessité répétée de l'insertion de la pensée dans le monde, et l'exigence pour l'intellectuel d'une ouverture à ce que la vie a de plus concret.
Je vais absolument devoir reparler de cet ouvrage grandiose qui place l'intellectuel - celui dont le travail consiste à faire bien plus que mesurer sa distance au monde, mais à chercher sans cesse à la diminuer; ce blogue, dois-je le rappeler, s'appelle "approches de l'idéal" - dans le réel. Mais pour tout de suite, je peux dire que j'aime constater la présence dans mon quotidien de cet éclectisme qui permet un dialogue entre le postapocalyptique et le trivial, entre Peter Handke et Oprah Winfrey.
Je ne dis pas du tout que c'est moi qui, avec Rivard, Handke ou Mavrikakis, ai raison. Bien au contraire. Je dis qu'une chance que là où j'habite il y a "Two and a half man" en toile de fond, parce qu'autrement, j'aurais toutes les chances de m'égarer dans les dédales aussi infinis que futiles d'une pensée ou d'une parole qui ne voudraient rien dire sauf pour moi-même.

13 août 2009

Le souffle et l'institution

Ici et ici, une blogueuse que j'aime bien y va de commentaires bien sentis sur les rapports entre l'institution et le travail en littérature. Sans cautionner l'ensemble de ses propos, je ne peux qu'être de son avis sur la distance que, trop souvent, les études littéraires - non, non pas les études littéraires ; ceux qui les encadrent - nous forcent à prendre sur le monde.
Je voudrais que mes lectures soient prises en compte comme telles par ceux qui surveillent mes recherches embryonnaires. Je voudrais qu'on m'accorde le temps de les gérer, de les assimiler, de les laisser incuber avant que j'aie à en tirer un apprentissage que je saurais nommer, discerner. Je voudrais, à la manière d'un Yvon Rivard, pouvoir leur dire : "Attendez, la littérature, ce ne serait pas simplement quelque chose comme lire, écrire, penser ?"
Mais l'institution n'est pas le lieu d'une telle patience, d'une telle naïveté. Cette rentrée bourrée d'échéances me le rappelle déjà. Et puisque j'ai besoin de l'institution pour savoir que j'existe en littérature - ça, je l'ai compris bien tôt - je me rue, comme elle l'exige, vers ce qui ressemble à un discours creux, taillé sur mesure pour ces chercheurs qui cherchent surtout, malgré une bonne volonté que je devine, à vérifier que mes travaux soient bel et bien "profitables". Ou "porteurs", comme on dit pour faire chic.
Je voudrais pourtant tellement plus que faire chic : je voudrais dire quelque chose qui compte. Mais ça demande du temps que notre monde ne m'autorise pas. Je devrai faire sans, et courir après 1) mon fric, 2) mon temps, 3) mon idéal. Voilà qui, je le crains, sera très épuisant pour l'asthmatique que je suis. J'avais sous-estimé combien mon Ventolin pouvait m'être utile pour la pratique de la littérature.
Comme quoi ce n'est pas parce qu'on travaille dans le monde des idées qu'on ne travaille pas dans le monde tout court. Indeed.

05 décembre 2008

Une exigeante clarté

"Celui qui n'a plus d'ennemis ne sait plus sur quelles routes retrouver ses amis, mais il suffit qu'il rentre en lui-même pour ne plus être seul."
Comment peut-on être si dense et si aérien à la fois?
(Yvon Rivard, "Don Quichotte et Sancho" dans Le bout cassé de tous les chemins, Montréal, Boréal, "Papiers collés", 2008, p. 50.)