17 juin 2011

Un examen où je n'aurai sûrement pas A+

Bientôt, je change de maison. Je change de chez-moi; il va devenir un chez-nous.
Et il y aura un enfant avec nous. Un enfant qui sera un enfant, qui criera, sautera, pleurera au mauvais moment. Il ne sera pas là très souvent - c'est une bonne manière d'apprendre : jusqu'à lui, qui en a un, je n'en avais jamais voulu, d'enfant -, mais il sera sûrement souvent là au mauvais moment. Il sera bruyant quand je voudrai le silence et indifférent quand j'aurai envie de lui apprendre la désobéissance - montrer la désobéissance joyeuse et l'importance du jeu et du savoir, voilà comment j'ai envie de m'inscrire dans sa vie. Même si, je dois souvent me le répéter, il y a toutes les chances que j'en disparaisse un jour.
J'ai vécu en n'imaginant jamais les choses durer. Les choses vivantes, j'entends. Mais cette fois, c'est un effort. Cette fois, il y a plus fort que moi mon doute et mon enfance seule avec une mère seule : il y a une vraie foi en un avenir lumineux et durable, une espérance si forte qu'elle se la joue certitude, et c'est risqué. Je dois m'en protéger.
Comme je n'ai jamais pensé mes amours en termes de durée, même s'ils ont tous, allez savoir pourquoi, duré, j'ai l'habitude. J'ai l'habitude aussi parce qu'enseigner au cégep, à coups de trois mois, en espérant, bien sûr, rester dans les esprits, c'est me lancer corps-et-âme et être là, vibrante et entière, perméable à toutes ces âmes qui me reçoivent, suspicieuses - "littérature", aux oreilles d'un futur technicien en comptabilité, c'est louche -, en les voyant partir sans pouvoir vérifier que moi et ces livres que j'ouvre devant eux, on continuera d'être en vie dans leur mémoire au-delà de quatre mois.
C'est vrai : mon engagement en enseignement a été, jusqu'à présent, à peu près inversement proportionnel au degré d'intérêt que j'ai senti aux premiers abords dans la classe qui me faisait face. J'ai choisi d'abandonner le doctorat précisément parce que ce qui me plaît, c'est convertir les non-convertis, convaincre les âmes étrangères à l'art et à la littérature que cette manière d'être au monde en vaut la peine; plus, qu'elle est nécessaire. Et le fait d'avoir cet été dans ma classe un étudiant en arts et lettres qui pense tout savoir me conforte dans ce choix : je n'ai pas envie de lui montrer qu'il en connaît moins qu'il ne le pense, j'ai envie de montrer aux autres qu'ils en connaissent au moins autant que lui.
Je suis un tremplin. J'espère l'être, à tout le moins. Un passeur, un éveilleur, voilà, oui, ce que je veux être. Pour eux, mes étudiants, et pour lui, mon "beau-fils".
C'est maintenant que ça va se jouer. Ce rôle de passeur que je joue tous les jours, est-ce que je pourrai, intimement, m'en contenter?
Une identité intellectuelle qui ne se soumet pas à la vie - je devrais plutôt dire qui n'agit pas dans la vie - n'est pour moi qu'un simulacre. D'ici quelques temps, je saurai si je me suis toujours menti.

09 mai 2011

Contempler ce qui n'est pas là

"Être un écrivain, ça fait du mal." "Oui, on est ailleurs." Pivot, et Duras.
J'aime beaucoup Apostrophes, que je n'ai pas regardé quand c'était le temps.
C'est vrai, "on est ailleurs". Je ne suis pas un écrivain, mais je suis, ça j'en suis sûre, une littéraire. Et je ne me permets pas de faire comme cette jeune femme en mini jupe qui a escaladé les roches sur le chantier à côté de chez moi pour prendre des photos à travers les branches et les camions : elle s'est permis d'être dans une contemplation visible que je ne fais que garder pour moi, chaque jour, trop souvent.
Je ne contemple pas vraiment puisque, c'est classique, contemplant, je regarde ailleurs.
Je n'aime pas la richesse du vocabulaire. Je ne lui accorde aucun prix. Si j'étais écrivaine, je voudrais écrire un livre qui reposerait sur peu de mots - "là", "visage", "moment" - mais qui dirait beaucoup de choses. Pour moi, les richesses de la langue ne sont pas dans ce qui se voit. Voilà pourquoi, peut-être, je ne contemple pas visiblement.
Mais je n'en admire pas moins ceux qui le font. Heureusement.

Clichée jusqu'au bout des doigts, et même dans le titre.

"Alors c'est ça j'espère qu'on se verra samedi et j'apporterai le vin et j'espère que tu seras là et bonne semaine!" C'était là beaucoup de phrases en une, qui allaient très bien avec leur propriétaire, qui portait, coin Berri et de Maisonneuve, des souliers rouges coordonnés à son manteau rouge et à sa sacoche rouge - qu'elle doit d'ailleurs appeler sa "bourse" - comme il se doit.
Quand cet après-midi Paul & Garfunkel se sont fait entendre sur le balcon voisin sous le soleil de fin de journée, j'ai trouvé que ça allait dans le même sens.
Et quand, lisant sur la table dans ma cour en me disant que mes voisins et amis - j'habite ce qu'il nous plaît d'appeler une "commune" - ne seraient pas comme moi je le serais, à m'épier pendant que je lisais, parce qu'au fond on est bien peu nombreux à s'intéresser au visage de ceux qui lisent pendant qu'ils lisent, je me suis sentie déçue comme mon personnage le demandait, je me suis dit que cette semaine recelait bien peu de surprises : sa thématique était le cliché.
Et même si je me suis pardonné d'être une parodie de ce que je suis, je m'en veux encore de m'être dit, tout de suite après, "il y aurait beaucoup de choses à dire sur ça, le cliché, combien il dénature des moments de la vie réelle auxquels il enlève leur saveur réelle, mais je devine qu'on a déjà beaucoup réfléchi à ça, que d'autres ont déjà beaucoup écrit là-dessus, alors aussi bien pas penser à ça, c'est déjà fait."
Fille, c'est pas parce qu'on t'a dit "si d'autres l'ont déjà fait ça vaut pas grand-chose" que t'es obligée de les croire, tu sais. Mais bon. C'est quelque chose d'acquis, ça : j'appartiens à la catégorie des littérateurs premiers de classe, indubitablement, et, sincèrement, je vois pas comment je vais pouvoir un jour passer à une autre étape qu'à celle du repentir, qui me taraude tous les jours, par rapport à ça.
C'est une prison, cette pensée-là. Paradoxalement, elle encourage la plus grande paresse. Et même si j'ai toujours eu A+ à l'école, ça m'a pris du temps pour le comprendre.

01 mai 2011

Petits printemps souriants...

C'est toujours pareil et je me répète : difficile de se (main)tenir dans l'idéal quand la vie suit son cours. Le travail, routinier pour certains - et je sais trop bien combien sa tiédeur contamine tout jusqu'à la tête - et tout court pour d'autres, les amours, le printemps; il faut prendre garde à chercher toujours à éveiller la pensée, sinon, on oublie.
Parce que si cette sorte de guet garde en alerte et bouillant, elle s'étiole vite, aussi, hélas et heureusement. Heureusement, oui, parce que chaque renaissance est une victoire vivifiante.
Par exemple ceci. D'abord on lit un livre correct mais sans plus, à la fin précipitée, en tout cas certainement pas le meilleur de son auteur, mais qui pourtant lui a valu le Goncourt de cette année, et on se dit quand même, c'est con, l'Institution. Et c'est suffisant pour qu'on se félicite de l'avoir lu quand c'était le temps, Houellebecq ou un autre, et ça nous redonne envie de nous y mettre, à la lecture, plus sérieusement. Ensuite, sur cette lancée, on se rend chez son libraire et on se rappelle les après-midis d'adolescence passées à fouiner dans les vieilles revues littéraires de la bibliothèque familiale, on se rappelle que ça titille juste comme il faut, alors on se gâte : c'est le cinquantenaire de la mort de Céline, qu'on retrouve avec joie. Céline, hein, pas sa mort.
Et après avoir pendant un moment parlé comme ça on se rend compte qu'on s'est mis à écrire autrement, parce que c'est enlevant, tout ça, Céline et le printemps. On reviendra bien à ses habitudes, allez, faut pas s'en faire. On se paye juste un petit luxe pour célébrer ça, la curiosité qui revient, pour ces choses et pour les autres.
Mais après, c'est promis, on va cesser de parler au "on" : c'est un peu vide, il faut bien le dire.

30 avril 2011

Ailleurs chez soi, ou pas.

Pour échapper à ma maison qui tremble et à tous les bruits qui l'encombrent, j'ai habité cette semaine la bibliothèque de mon quartier. Habité, vraiment.
Parce qu'aller chaque jour dans ce petit lieu vivant, c'est bel et bien devenir membre d'une communauté. C'est voir revenir les mêmes visages, habités à leur tour par ce qu'ils mijotent sans peut-être vraiment le savoir. Il y a ceux qui y travaillent, qui dès le troisième jour ne font plus ce sursaut de surprise du deuxième matin où ils nous ont vu revenir chez eux dès le petit matin alors qu'on n'y avait jamais mis les pieds. Il y a ceux qui lisent, souvent des bandes dessinées, et ceux, nombreux même si je ne sais pas si ça me plaît, dont on voit peu les yeux derrière l'écran qui les isole du reste de la maison. Tous, néanmoins, je les ai reconnus. Parce que je les ai revus, oui, mais surtout parce que je les avais toujours vus : c'est une fraternité de préoccupés que je me plais à fréquenter.
Je ne retrouve pas cette chaleur dans les grandes bibliothèques universitaires où je me suis surtout rassérénée ces dernières années. Trop d'espace et de gens, trop peu d'enfants - quand ils arrivent, vers les 15h, ils font du bien en dérangeant - et d'éclopés.
Ainsi pendant deux jours entiers un jeune homme, visiblement sans-abri, plutôt sale et l'air fatigué, s'est installé avec ses gros sacs à une table proche de la mienne pour noircir avec un bout de crayon frénétiquement, c'est le cas de le dire, une feuille mobile, une seule, pleine de tout petits caractères qui racontaient peut-être son histoire ou qui l'en sauvaient au contraire; une feuille en tout cas mystérieuse et que je lui enviais. Je le regardais sans en avoir trop l'air, j'espère, parce qu'il m'inspirait.
Un matin, une jeune femme à la mode est venue s'asseoir à la table voisine de celle de ce jeune poète ou génie ou rien du tout, juste passager. Sur sa table à elle, pas de feuille mobile, mais un ordinateur, un téléphone qui l'obsédait et un cahier qui a bien peu servi. En la regardant taper parfois sur son clavier et regarder souvent son téléphone, je ne lui ai rien envié du tout.
Je ne l'ai pas revue, d'ailleurs. Tant mieux : je ne la voulais pas parmi nous. Sûrement beaucoup parce que je sais que je lui ressemble bien plus à elle qu'à lui, au fond, même si je ne suis finalement jamais vraiment chez moi.

12 avril 2011

Plogue éhontée

Une amie que je ne vois plus beaucoup mais dont je me sens plus proche que bien d'autres de mes amis parce que nous avons déjà couru le risque d'ensemble parler de littérature a fait paraître récemment une réaction à ce beau livre de Bernard Émond, Il y a trop d'images.
C'est ici, et ça vaut la peine d'être lu.

Méditations risquées

Je ne me crois pas spirituelle, en tout cas pas au sens où les librairies l'entendent. Je ne crois pas aux clés uniques d'interprétation du vivant. Mais je me découvre peu à peu, en dehors de toutes les écoles philosophiques auquel je suis incapable d'adhérer, une volonté un peu folle de nommer l'invisible indistinct auquel je suis seul capable de croire.
Ainsi, dans un cours d'histoire de l'art que je suis en ce moment avec beaucoup de bonheur, c'est avec une certaine déception que j'ai écouté les élèves critiquer vainement le manque de précision des manifestes futuristes et surréalistes qu'ils découvraient : "Oui, d'accord, mais l'ont-ils fait vraiment ? Mais qu'est-ce que ça veut dire, ils ne parlent pas plastiquement..."
A-t-on vraiment besoin de toujours expliquer ce qui dépasse les mots ? Faut-il vraiment préciser que ces mouvements donnaient surtout une impulsion créatrice, un souffle à des artistes ambitieux qui voulaient donner libre cours à une sensibilité désordonnée que l'histoire n'avait pas encore laissé s'exprimer ? La pauvre professeure tentait de détourner ces questions réductrices du mieux qu'elle pouvait. Au fond, je la comprends de ne pas vouloir s'y frotter : c'est précisément en s'éreintant à expliquer cet inexplicable auquel on croit qu'on peut finir par s'essouffler et par devenir blasé.
Mais dans mes cours comme ailleurs, je continue de m'y risquer avec l'énergie que cet indistinct - ce "vide médian", diraient les taoïstes - fait généreusement circuler en moi.
*
C'est presque toujours quand mon corps est en désordre que ma tête est capable de voir. De vraiment voir. De méditer, tiens, s'il faut appeler ça comme ça, la méditation étant pour moi surtout affaire de regard.
Et parfois, quand mon corps, vibrant de ce désordre, me laisse regarder ce qui circule en lui - c'est les yeux fermés que ça se passe, il va sans dire - il m'arrive de voir même au-delà de lui. Et alors, je deviens quelque chose comme ce "ravin du monde" cher à la pensée chinoise : parce que j'arrête d'être attentive à tout ce qui le dépasse, mon corps, sûr (?) de ce qu'il est, s'ouvre et s'estompe, pour ainsi dire. Et souvent, quand il laisse ainsi surgir et s'exprimer en lui tout ce qui n'est pas lui, c'est ce qu'il y a tout à côté qui se met à l'habiter. Et souvent, ce qu'il y a à côté, c'est le corps de mon amoureux.
Alors mon corps arrête d'être juste ce corps. Il devient quelque chose d'immatériel que je peux voir. Vraiment. Quelque chose qui se déploie comme un voile lumineux, fragile et bienveillant, autour du corps de celui qui éclaire ma vie et me révèle ce que je suis. Et quand ce corps que j'aime est mis en danger, fragilisé, défié - c'est le cas maintenant : mon amoureux est à la croisée des chemins, à une croisée de chemins - je ne deviens, le temps de cette méditation nocturne, presque plus rien d'autre que cette coquille, que cet enveloppement délicat qui espère donner un peu de souffle à un coeur qui en a besoin.
C'est dangereux. Je sais. Je peux me briser à trop vouloir protéger. Je peux même briser ce que je veux protéger. Mais le temps que ça dure, je suis multipliée, ouverte, vivante. Et amoureuse.