27 mars 2014

Quelque chose de mystique

Il m'est arrivé trois fois, exactement trois, dans les derniers mois, de vivre quelque chose comme une expérience mystique. Chaque fois, je ne l'attendais pas, et les signes qui m'ont été donnés pour en témoigner étaient aussi indiscutables qu'insaisissables : aspiration du coeur, alignement ou redressage interne - comme un nouveau chemin qui tresserait sa route à partir de moi jusqu'à bien plus loin, au-dessus - et fébrilité incendiaire sont loin de s'approcher de ce qui était pourtant bien là.

Or je cherche partout des traces d'une littérature vivante qui donnerait à entendre cet au-delà que je ne renie plus, et qui n'est pas Dieu, rassurons-nous. Il y a Handke, Wolf, quelques autres, mais je voulais quelque chose de neuf.

Eh bien je l'ai trouvé : la poésie d'Henry Bauchau. Je suis allée voir ce film, au FIFA, et je compte bien ne jamais m'en remettre.

En voici un trop court extrait. Bientôt, je pourrai parler de ses poèmes eux-mêmes, que je dois laisser résonner longtemps. Longtemps.

La main et l'esprit : un film à voir. Absolument.



Henry Bauchau




26 février 2014

Le réel est magique, quoi qu'on en dise

Je suis dans un hiver qui use.

Je suis dans un hiver qui use, mais je travaille chaque jour à nourrir une sorte de gratitude, un sourire devant la chance que j'ai d'avoir ce que j'ai. Parce que je pense que dans l'essoufflement dont nous avons tous peine à sortir, l'air frais peut venir de ces quelques moments d'arrêt passés à mesurer la grâce qui nous est accordée.

Malgré cet essoufflement dont je peine à sortir, donc, je n'ai presque pas à agir sur mon regard qui erre pour voir apparaître des faits, objets, images ou moments dignes de mention, de méditation. Les jours qui passent fourmillent de paysages qui méritent d'être appréciés, et qui s'exhibent sans même que j'aie à les chercher.

Parmi ceux-ci, l'image d'une boîte de jeu. Un jeu pour enfants laissé par mes beaux-parents dans un sac, avec quelques plats préparés amoureusement, et qui est entré dans la maison en même temps qu'un enfant, celui de mon amoureux, qu'ils ramenaient après l'avoir gardé. "Fairy tale", ce jeu. Un vieux jeu dans une vieille boîte usée, aux coins racornis et à l'image flétrie : un chat botté craquelé mais souriant qui nous invite à le colorier avec les pions appropriés.

La chance que j'ai, je la vois partout autour de cette image précise - l'amoureux, l'enfant, les beaux-parents, les plats, le sac - et au coeur même de cette image aussi, qui a acquis un poids nouveau quand j'ai entendu mon amoureux dire, un sourire nostalgique dans la voix : "C'était mon jeu préféré quand j'étais petit. C'est drôle que M* (son fils) l'aime aussi."

Le temps passe et certaines choses ne changent pas. Le temps passe et même en ne le disant pas, nous nous en souvenons tous. Le temps passe mais les mots ne changent pas : "Fairy tale", c'est encore vrai, ça donne à rêver quelque chose de merveilleux, et c'est encore quelque chose de moins lointain qu'on pense, qui point encore au creux même des jours qui plombent.

18 août 2013

Mystères sans envergure

La liste est longue des petites et grandes choses dont on doit faire le deuil quand on perd un amour. Ce serait trop proche du Livre de Mallarmée, cette liste-là, je ne me risquerai pas.

Ces jours-ci, je m'intéresse plutôt à une autre sorte de passe-temps masochiste. Une autre sorte de torture à laquelle s'adonnent les esseulés. Je pense à des clichés inhabités montrant ce que chacun des désenamourés s'imagine au sujet de l'autre durant les heures lentes passées à regarder le temps passer.

Je refuse de croire que je suis la seule à tirer des images très nettes, cassantes, douloureuses,
des lieux, des heures qu'il continue d'habiter ailleurs.

Si c'était en photo, les fabulations de l'un pourraient faire face à celles de l'autre; l'histoire réelle de leur amour réel se faufilerait dans un monde parallèle.

Mais comme je n'ai ici que des mots, il n'y a rien de plus à en dire. On ne peut que le deviner.


17 août 2013

Fuck la poésie

Souvent, comme tout le monde, quand tout devient trop grand, trop lourd, trop plein, je vais chercher le vide à l'extérieur de moi - l'expression "faire le vide" est tout à fait exacte, je crois : le vide est une construction, rien n'est jamais vide, jamais. Je m'y prends de toutes les façons. Excès de toutes sortes, investissement disproportionné dans une activité sans importance, lectures compulsives pendant lesquelles les mots ne sont même plus des choses mais juste les mots des autres, qui déferlent vite pour faire taire mes mots à moi que je ne veux pas entendre.

Ces moments-là sont, pour moi, des moments de poésie.

Étonnamment, dans ces moments-là, ma pensée se fait poème. La poésie respire si bien qu'elle prend toute la place, elle vient en bloc, protège et coupe à la fois. Je ne suis pas certaine de pouvoir expliquer ça. Débordée, en tout cas, je pense en poésie parce qu'alors mes mots révèlent surtout l'écart entre eux et ce que je cherche vraiment à dire. C'est vrai tout le temps, mais surtout en poésie - les grands poèmes sont ceux qui parlent juste. C'est un travail immense. Alors quand je suis en poésie, je file vers les mots des autres, les histoires des autres, surtout, qui se déversent sur moi comme pour éteindre un feu, parce que bah, j'en ai déjà bien assez comme ça. Bref, je suis lâche en poésie comme dans la vie, et même quand je pense en poésie, surtout quand je pense en poésie, je fuis les poèmes eux-mêmes.

Mais malgré tout la poésie est en dehors de la poésie. Aussi quand je suis en poésie, je ne lis plus de poésie, et je n'en écris pas non plus, mais j'y suis pourtant, en plein dedans. Le poème est un silence qui fige les assauts du monde. Ça force un temps pour la respiration, oui - un poème est un intervalle prolongé, je ne suis pas la première à le dire - mais ça les place aussi juste là, devant moi, ces assauts que j'aimerais mieux ne pas devoir encaisser. Voilà pourquoi je ne serai jamais poète, et voilà pourquoi j'ai pour les poètes une admiration immense : eux seuls ont le courage d'affronter cette vie-là, qui ne se raconte même pas.

Les études en littérature étant ce qu'elles sont - il faut faire des choix -, j'ai surtout travaillé la poésie. Et pourtant la poésie ne me secourt pas comme les histoires peuvent le faire. Je peux la penser, la poésie, je peux la vivre aussi, et je la vis souvent, mais quand les choses deviennent réelles, il me vient un rythme, une mesure qui ne peut se dire qu'en prose. J'ai besoin de la nuance de la prose pour rendre compte de la déferlante, du souffle qu'écrivant, je cherche à restituer.

Bref, quand je suis en peine d'amour, je suis en poésie. Et quand je suis en poésie, j'écris de la prose. Au fond tout ceci aurait pu se résumer comme suit : "Je suis en peine d'amour. J'ai mal. Ça ne se dit même pas." Mais ça aurait été beaucoup trop simple.

02 août 2013

L'urgence se goûte dans la patience

Depuis quelque temps, et c'est nouveau dans ma vie, je subis assez fortement ce qu'il convient d'appeler "l'urgence d'écrire". Mais je la subis avec méfiance.

Rien ne m'irrite en effet davantage que ces auteurs qui s'affichent publiquement comme étant incapables d'arrêter d'écrire, alors qu'en fait rien n'est plus dur, rien n'est plus aride que l'écriture. Cette posture me semble forcée, obscène. Qui peut vivre avec le désir de la sécheresse des mots devant le mouvement des choses qui appellent à être racontées ? Qui peut vivre avec le goût de la solitude cosmique, terrible, de l'écrivain devant ceux à qui il voudrait rendre justice en écrivant, devant la vie dont il veut se rendre digne ? Venant d'écrivains populaires, d'écrivains qui écrivent des histoires où les choses se passent, je peux le comprendre. Amélie Nothomb qui dit ne pas pouvoir vivre sans écrire, je lui pardonne, c'est sûrement vrai, parce que je peux comprendre qu'on ait envie de cette fuite-là, dans des personnages, des événements qu'on n'avait pas prédits et qui nous emportent ailleurs que là où on se sent être. Mais les écrivains qui m'importent disent rarement l'urgence avec une telle facilité. Leur oeuvre est là pour témoigner de leur incapacité de vivre sans écrire, mais je ne les penserais pas capables de dire "un jour sans écrire est impensable". Parce qu'ils savent tous qu'un jour sans écriture est un jour léger, libre, où on peut seulement voir, sans regarder.

Or cette année, j'ai écrit un premier truc d'envergure, à ma modeste mesure, et depuis que je l'ai terminé, je ne pense qu'à me relancer. Ça a été terrible - j'étais seule, je criais, je pleurais - et ça a été long. Mais je veux que ça recommence. Naïve et ambitieuse, je fais l'expérience du monde à la lumière de la manière dont je pourrais le raconter. Quand je m'en rends compte, je me censure, évidemment, mais parfois je succombe presque à l'envie de me dire que moi aussi, j'aurais le droit de m'abandonner.

Si je résiste encore à l'urgence d'écrire, c'est qu'il me semble qu'elle aboutit souvent sur la médiocrité. Ça m'a pris 10 ans pour écrire 120 pages que je trouve dignes d'être lues. Je ne veux pas me précipiter vers les suivantes, que je voudrais aussi essentielles, aussi pressantes. Alors d'ici à ce que les écrive, je les sens venir avec patience, je goûte leur urgence avec surprise, et, dans les bons jours, avec modestie.

Ça aussi, c'est dur, mais je veux le faire durer.

22 juillet 2013

Le poète...

Ce n'est pas neuf, mais je tombe dessus, et ça ressemble à ce que je cherchais :


"Cet homme qui marche sur la terre, sur la tête et sur les mains, a tout d'un acrobate. Il fait des pieds et des mains pour essayer de suivre un chemin juste. Osant le grand écart entre ciel et terre, il va boitant et claudiquant comme font les vers. La vérité du poème tient au difficile maintien de ces trois démarches : marcher sur la terre, sur la tête et sur les mains. Aller, penser et destiner."


C'est Jean-Michel Maulpoix, trouvé ici. Et c'est tout ce que j'aurais voulu savoir dire.

31 mai 2013

Amours adverses

Pour une rare fois dans ma vie, récemment, j'ai rencontré quelqu'un que je n'ai pas aimé. Profondément. D'emblée, sans explication, sans tergiversation, ça s'est révélé : cette personne et moi, nous appartenons à des mondes séparés.

Plus, parce que distance ne veut pas toujours dire malentendu : cette personne appartient au monde du mal tel que je le comprends. Une idéaliste a toujours en vue l'idéal et son contraire; on ne peut être idéaliste sans être essentialiste.

Il m'est arrivé souvent de croiser des gens qui m'irritent mais dont je soupçonne une saveur qui pourrait me les rendre malgré tout sympathiques. Une pimbèche séductrice qui parle fort et tourbillonne, par exemple, je lui pardonne, je la comprends. Pareil pour une intellectuelle tourmentée qui se demande encore comment exister avec un peu de simplicité, ou un vantard si sûr de lui que j'en viens à plaindre le peu d'estime qu'il se porte. Mais cette fille - c'était une fille-fille dans tout ce que ça peut vouloir dire de sombre et de dérangeant, d'explosif et de malsain - ne laissait pas soupçonner la moindre fragilité, la moindre bonté qui réussirait à me la rendre tolérable. Trois mots, et dits sans jamais me regarder, ont suffi à la ranger du côté des deux ou trois individus face auxquels je ne peux développer ne serait-ce qu'une ombre de compassion.

Mais devant la dureté de ce constat, je me suis souvenue d'un fait troublant qui a presque suffi à me faire changer d'idée : j'ai toujours détesté mes personnages préférés avant de les aimer. Ou plutôt, j'ai toujours aimé vraiment les personnages les plus détestables qui puissent se trouver. Si Tchitchikov, Bardamu ou madame Verdurin, pour ne nommer que ceux-là, se sont révélés si humains, lucides et bons, oui, bons, c'est surtout parce qu'ils m'ont forcée à dépasser mon mépris pour leur misère et leur lâcheté, éclatantes, repoussantes. À fréquenter des gens peu fréquentables sur une certaine durée, on finit par se rendre à l'évidence : on comprend plus ceux qu'on a détestés et qui nous ont fait travaillé que ceux qu'on a aimés d'emblée.

Si lire ne servait qu'à ça, apprendre à ne jamais condamner, ce serait déjà immense.
Mais il s'avère qu'en plus, lire aide à savoir aimer. Cette fille et moi, bref, c'est loin d'être terminé.
Raskolnikov et Marmeladov, K. M. Petrovitch. (http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Klodt_Michail_Petrovich_-_Raskolnikov_and_Marmeladov.jpg)