Ces jours-ci, même la lumière pâle de cette fin d'hiver ne parvient pas à éveiller en moi un sentiment de la vie qui me permettrait de sortir de l'espèce d'indécision fondamentale qui m'habite. Même le sommeil, depuis toujours mon ultime refuge, ne vient plus à moi avec autant de facilité qu'à l'habitude. Même lui, complice d'ordinaire si précieux, ne me soulage plus de ne pas savoir trouver mon silence.
Une amie avec qui je discutais récemment a suggéré l'idée, instinctive et forte, que savoir être en silence, c'est, enfin, arrêter de douter. C'est être dans la certitude ou, plus modestement, dans la plénitude, dans l'immédiateté de sa perception et de sa pensée. Parce que tant qu'on court après les mots, ça veut précisément dire qu'on n'a pas encore réussi à cerner notre vérité. Or j'ai indiqué d'emblée, sur cet espace, que l'idéal auquel j'aspire est beaucoup fait de silence. De la modestie d'un silence qui témoigne de ce que celui qui le pratique accepte sa place dans le monde. Mais on n'appelle pas un idéal quelque chose qu'on croit avoir atteint.
J'admire ces auteurs qui savent prendre parti. J'admire les Artaud, Céline et Bret Easton Ellis qui ont fait le pari du laid, de ce qui déborde, de ce qui dérange et qui accroche. Et qui, surtout, l'ont tenu jusqu'au bout. J'admire de la même manière les Jacques Brault, Virginia Woolf et autres Hélène Dorion qui ont choisi de faire parler le beau, la lumière. Et le silence. Je les admire tous parce que je ne sais pas encore me situer. Parce que je ne peux me penser que bancale, quelque part entre ces deux pôles.
Ceux qui me sont proches le savent : je donne, j'espère, je pense et je sens toujours trop. Je ne sais pas vivre la mesure. Pourtant, en littérature, ceux qui m'ont vraiment faite appartiennent tantôt à l'un, tantôt à l'autre des camps du beau et du laid. Et dans la pratique, je pense tendre le plus souvent vers le beau, vers une sorte d'humanité multipliée. Or si, comme je ne cesse de le répéter, la littérature et le savoir sont impensables en dehors de la vie, alors cela veut dire que soit je triche en littérature, soit je triche dans la vie. Ce que je ne peux, en aucun cas, me pardonner.
Si j'écris assez peu ces jours-ci, ici et ailleurs, c'est justement pour cette raison. Ne sachant plus de quel côté serait mon silence, je suis encore plus démunie devant l'immensité à dire que je sens là, toute proche, mais si fuyante et fragile que j'ai peur de me perdre et de la trahir à tenter de la circonscrire. J'attends donc, les yeux grands ouverts, qu'une fois ce "temps de parole bien passé" je puisse aller "faire mon silence".* Parce qu'alors, peut-être, je n'y serai plus si seule.
* Tiré de Va où de Valérie Rouzeau. (Le temps qu'il fait, 2002, p. 84.)